7.11.3 Ce que Jésus a dit du sens de sa mort

7.11.3 Ce que Jésus a dit du sens de sa mort

Après avoir étudié en détail les trois clés bibliques – l’agneau pascal, les sacrifices et le serviteur souffrant –, une impression se dégage : les disciples ont peut-être surinterprété ces éléments pour démontrer que la mort de Jésus était nécessaire pour le pardon des péchés. Or, cela semble s’éloigner en partie du sens premier de l’Ancien Testament, où le pardon était avant tout lié à la repentance et à la miséricorde de Dieu, et non à un sacrifice indispensable.

Dans ce contexte, il est utile de revenir directement aux paroles de Jésus lui-même sur le sens de sa mort, telles que rapportées par les évangiles. Pour chacune, nous verrons :

  1. Le lien possible avec une ou plusieurs des trois clés bibliques.
  2. La critique historique, en considérant si les disciples ont pu accentuer ou théologiser ses propos.

7.11.3.1 Avant la crucifixion #

  1. L’annonce de sa mort et de sa résurrection

    Marc 8:31 (cf. Matthieu 16:21, Luc 9:22): « Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, être mis à mort, et, après trois jours, ressusciter »

    • Lien possible : cette annonce évoque le serviteur souffrant d’Isaïe 53, rejeté et conduit à la mort.
    • Critique : beaucoup d’exégètes estiment que ces paroles sont une relecture après coup. Jésus a certainement pressenti le danger de sa mission, mais il est peu probable qu’il ait annoncé en détail sa mort et sa résurrection. Les disciples auraient alors reformulé pour montrer que tout était prévu par Dieu.
  2. Le don volontaire de sa vie

    Jean 10:18 : « Personne ne me l’ôte, mais je la donne de moi-même ; j’ai le pouvoir de la donner, et j’ai le pouvoir de la reprendre »

    • Lien possible : ce passage renvoie aux sacrifices du Lévitique, qui devaient être offerts librement (« de son plein gré », Lévitique 1:3). Jésus serait ainsi présenté comme offrant sa vie volontairement.
    • Critique : l’évangile de Jean, rédigé tardivement, est fortement théologique. Ce verset reflète probablement l’interprétation de l’Église primitive plutôt qu’une parole brute de Jésus.
  3. La rançon pour la multitude

    Marc 10:45 : « Le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude »

    • Lien possible : ce verset reprend le langage du serviteur souffrant (Isaïe 53:12 : « il a porté le péché de beaucoup »). Le mot « rançon » évoque aussi une vie donnée à la place d’autres, ce qui rejoint la logique des sacrifices d’expiation.
    • Critique : beaucoup pensent que cette parole pourrait être authentique, car elle a le style frappant de Jésus. Mais le terme « rançon » est déjà une catéchèse : il traduit l’interprétation théologique naissante de sa mort comme libération.
  4. L’institution de la Cène

    Matthieu 26:28: « Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui est répandu pour beaucoup, pour le pardon des péchés »

    • Lien possible : le cadre est la Pâque juive, donc lien direct avec l’agneau pascal (Exode 12). Le sang qui « protège » et ouvre un passage est transposé ici à la mort de Jésus. Le vocabulaire du « pardon des péchés » renvoie aussi aux sacrifices du Temple.
    • Critique : il est probable que Jésus ait donné à son dernier repas une forte portée symbolique. Mais la formule complète (« pour le pardon des péchés ») reflète sans doute déjà la liturgie eucharistique des premières communautés chrétiennes.

7.11.3.2 Après la résurrection #

  1. La route d’Emmaüs

    Luc 24:26: « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ces choses et qu’il entrât dans sa gloire ? »

    • Lien possible : cette interprétation colle parfaitement au serviteur souffrant, humilié puis glorifié (Isaïe 53:10-12).
    • Critique : Luc présente Jésus expliquant lui-même le sens de sa mort. Mais beaucoup d’exégètes estiment que ce discours reflète surtout la relecture des disciples après Pâques : ils ont compris la croix à la lumière d’Isaïe 53 et d’autres Écritures, et Luc met cette interprétation dans la bouche du Ressuscité pour enseigner sa communauté.
  2. Explication aux disciples

    Luc 24:44: « Il fallait que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes »

    • Lien possible : cette affirmation englobe les trois clés :
      • Moïse → Pâque et sacrifices.
      • Les prophètes → serviteur souffrant.
      • Les psaumes → prière du juste persécuté puis délivré.
    • Critique : ce discours après Pâques est clairement une catéchèse de l’Église primitive. L’évangéliste résume la conviction des premiers chrétiens : tout ce qui est arrivé à Jésus était annoncé dans l’Écriture.
  3. Résumé de la mission

    Luc 24:46-47: « Le Christ souffrirait, il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et la repentance en vue du pardon des péchés serait prêchée en son nom à toutes les nations »

    • Lien possible : ce verset renvoie à la fois aux sacrifices (pardon des péchés) et au serviteur souffrant, dont la mission s’étend « jusqu’aux extrémités de la terre » (Isaïe 49:6).
    • Critique : ici encore, il s’agit probablement d’une formule catéchétique mise dans la bouche de Jésus ressuscité. L’idée d’une mission universelle reflète la prédication de l’Église après Pâques.

7.11.3.3 Conclusion #

Les évangiles rapportent plusieurs paroles où Jésus donne un sens à sa mort. Chacune peut être reliée à l’agneau pascal (mort comme passage et délivrance), aux sacrifices (sang versé « pour le pardon des péchés »), ou encore au serviteur souffrant (Isaïe 53 : rejeté, humilié, mais exalté par Dieu).

Comme nous l’avons vu au chapitre 7.3 (Le témoignage des disciples est-il fiable ?), il est important de garder à l’esprit que les auteurs du Nouveau Testament ont cherché, avec sincérité et fidélité, à retranscrire la vie de Jésus telle qu’ils l’avaient vue ou entendue, mais aussi à en faire émerger le sens spirituel. Leur écriture allie mémoire historique et profondeur théologique.

Dans ce cadre, deux options principales s’offrent à nous :

1. Tu crois que Jésus a réellement prononcé ces paroles, ou du moins que leur contenu essentiel vient bien de lui.
  • Dans ce cas, Jésus aurait consciemment interprété sa mort à la lumière des Écritures : comme l’agneau pascal, son sang ouvre un chemin vers la vie et la liberté ; comme dans les sacrifices du Temple, sa vie est donnée « pour la multitude » ; comme le serviteur souffrant, il accepte d’être rejeté pour devenir source de justification.
  • Cette lecture met en avant la dimension prophétique de ses paroles : Jésus voyait sa mort non comme un accident tragique, mais comme un accomplissement voulu par Dieu.

2. Tu considères que ces paroles portent surtout la marque de la relecture des disciples après Pâques.

  • Dans ce cas, Jésus a probablement pressenti que sa mission le conduirait à la mort et a pu lui donner un sens symbolique, mais ce sont ses disciples qui, après la résurrection, ont relu sa vie et sa mort à la lumière de l’agneau pascal, des sacrifices et du serviteur souffrant.
  • Cette approche met en avant la sincérité et la foi des disciples : leur but n’était pas d’inventer, mais d’exprimer ce qu’ils avaient compris a posteriori à travers les Écritures et leur expérience spirituelle.

Ces deux options ne s’excluent pas totalement. L’une insiste davantage sur l’historicité des paroles de Jésus, l’autre sur l’interprétation croyante des disciples. Dans les deux cas, la mort de Jésus est comprise comme ayant une signification qui dépasse le simple fait historique : elle devient un événement porteur de sens, enraciné dans la mémoire d’Israël et ouvert à l’humanité entière.

Dans le prochain chapitre, nous verrons comment ces paroles et ces relectures ont donné naissance aux grandes interprétations théologiques de la croix.

Dans le prochain chapitre, nous verrons les principales interprétations du sens de la mort de Jésus sur la croix.

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