7.1 La Bible actuelle est-elle fidèle aux écrits des disciples ?

7.1 La version de la Bible que nous avons aujourd’hui est-elle fidèle à ce que les disciples ont écrit ? #

Les historiens évaluent la fiabilité d’un texte ancien en examinant deux facteurs clés :

  1. L’écart temporel entre la rédaction et le plus ancien manuscrit conservé.
  2. Le nombre de copies disponibles pour comparaison.

Nous allons évaluer ces deux critères pour le Nouveau Testament, puis comparer ses résultats avec d’autres œuvres de l’Antiquité jugées fiables par la plupart des historiens.


Quand le Nouveau Testament a-t-il été écrit ? #

La majorité des spécialistes situent la rédaction des écrits du Nouveau Testament entre 50 et 100 apr. J.-C..

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Les premières lettres de Paul (1 Thessaloniciens, Galates) sont probablement datées des années 50, tandis que les Évangiles synoptiques (Marc, Matthieu, Luc) ont été écrits entre 65 et 90 selon les approches.
L’Évangile de Jean et l’Apocalypse sont souvent placés vers la fin du Ier siècle.

Ces datations reposent sur des indices historiques précis (destruction du Temple en 70, mort de Paul, inscription de Gallion…), des indices internes et des témoignages externes (citations de Pères apostoliques et papyrus anciens).


Ancres historiques utilisées par les chercheurs

Voici quelques éléments historiques qui servent de jalons objectifs pour situer dans le temps la rédaction des écrits du Nouveau Testament :

  • Destruction du Temple de Jérusalem (70 apr. J.-C.)
    Cet événement majeur est utilisé comme point de comparaison : certains lisent les annonces de Jésus (Mc 13 et parallèles) comme une prophétie authentique prononcée avant l’événement ; d’autres comme une rédaction postérieure, après coup.

  • Fin des Actes des Apôtres (~62 apr. J.-C.)
    Le récit s’arrête avec Paul vivant à Rome, sans mention de son procès, de sa mort (64–67), ni de la chute du Temple (70). Certains y voient une datation avant 62–64, d’autres un choix narratif indépendant de la date de rédaction.

  • Inscription de Gallion (51–52 apr. J.-C.)
    Découverte à Delphes, elle confirme Gallion proconsul d’Achaïe à cette date. Or Actes 18 situe Paul devant Gallion, ce qui permet de calibrer la chronologie paulinienne et de dater plusieurs lettres (1–2 Thessaloniciens, Galates, Corinthiens, Romains).

  • Persécutions impériales : Néron (64–67) et Domitien (95–96)
    — La persécution de Néron éclaire le contexte de 1 Pierre et parfois l’Apocalypse (scénario minoritaire).
    — Le règne de Domitien est l’ancrage le plus couramment retenu pour l’Apocalypse (culte impérial en Asie).

  • Témoins chrétiens externes
    — 1 Clément (~95), Ignace (~110), Polycarpe (~110–135), Papias (~110–130) citent ou mentionnent déjà de nombreux écrits du NT.
    — Cela montre que la circulation de ces écrits est antérieure au début du IIᵉ siècle.

  • Papyrus anciens
    P52 (~125) : fragment de l’évangile de Jean.
    P46 (~200) : lettres de Paul.
    P66 et P75 (~200–225) : Jean et Luc.
    → Ces témoins prouvent que les textes existaient et circulaient déjà au début du IIᵉ siècle, ce qui force à les dater plusieurs décennies auparavant.

💡 Note sur les Évangiles synoptiques :
Matthieu, Marc et Luc présentent de nombreuses similitudes de contenu et de formulation. Une grande partie de Marc se retrouve presque intégralement dans Matthieu et Luc. Cependant, il existe aussi des passages communs à Matthieu et Luc qui sont absents de Marc.
Pour expliquer ce phénomène, une hypothèse couramment avancée est que Matthieu et Luc auraient disposé, en plus de Marc, d’une autre source commune — appelée source Q (Quelle, “source” en allemand) — contenant essentiellement des paroles de Jésus. Bien que cette source n’ait jamais été retrouvée, elle permettrait d’expliquer la double tradition Matthieu–Luc sans recourir à une dépendance directe entre eux.


Tableau détaillé par livre avec justifications
LivreScénario classique (modéré)Scénario précoce (conservateur)
Marc65–70
→ Argument : Mc 13 décrit la chute du Temple déjà réalisée (repère : 70).
~55–60
→ Argument : Mc 13 est une prophétie avant 70 ; style simple sans indice post-70.
Matthieu70–90
→ Utilise Marc (daté après 70) + repère post-Temple (70).
~60–65
→ Peut précéder 70 si Luc et Actes sont précoces (repère : fin d’Actes ≤62).
Luc70–90
→ Prologue et recul rédactionnel → datation postérieure à Marc (repère : Temple détruit).
~60–62
→ Si Actes est rédigé avant 62 (Paul vivant), Luc l’est nécessairement aussi (repère : fin d’Actes).
Jean90–95
→ Conflit avec synagogue et théologie mûre ; circulation attestée par P52 (~125).
65–70/70–80
→ Minoritaire, mais possible avant 70 (proximité témoins). Repère : absence de référence à 70.
Hébreux60–90
→ Pas de mention explicite du Temple détruit (mais non décisif).
<70
→ Culte décrit au présent → suggère un Temple encore debout (repère : avant 70).
Galates48–55
→ Repère : Gallion 51–52 → permet d’ancrer la chronologie paulinienne.
48–49
→ Avant concile de Jérusalem (Ac 15) puisque celui-ci n’est pas mentionné.
1 Corinthiens54–55
→ Correspond au séjour de Paul à Corinthe (repère : Gallion 51–52).
54–55 (idem)
→ Même repère Gallion, chronologie stable.
2 Corinthiens55–56
→ Suite logique de 1 Co (collecte pour Jérusalem).
55–56 (idem)
→ Même repères chronologiques.
Actes70–85
→ Fin ouverte expliquée comme un choix littéraire ; silence sur 70 non significatif.
≤62
→ Paul vivant et Temple pas encore détruit → indice fort (repère : fin d’Actes).
Apocalypse95–96 (Domitien)
→ Contexte culte impérial en Asie (repère : persécution de Domitien).
68–69 (Néron)
→ 666/616 identifié à Néron ; contexte avant chute du Temple (repère : persécution néronienne).

Principaux manuscrits du Nouveau Testament #

Nom du manuscritDate estiméeContenu principalLieu de découverteRemarques
Papyrus P52~125 ap. J.-C.Fragment de l’Évangile de Jean (Jn 18:31–33, 37–38)ÉgyptePlus ancien fragment connu du NT, à seulement 25–50 ans de l’original.
Papyrus P46~200 ap. J.-C.Lettres de Paul (Romains, Hébreux, Corinthiens, Galates, Éphésiens, Philippiens, Colossiens, Thessaloniciens)ÉgypteL’un des plus anciens témoins des épîtres pauliniennes.
Papyrus P66~200 ap. J.-C.Évangile de Jean presque completÉgypte (région de Dishna)Montre un texte de Jean très proche des versions ultérieures.
Papyrus P75~200–225 ap. J.-C.Évangiles de Luc et JeanÉgypteProche du Codex Vaticanus, témoigne d’une stabilité textuelle sur plus d’un siècle.
Codex Sinaiticus~330–360 ap. J.-C.Bible grecque complète (AT + NT)Sinaï (monastère Sainte-Catherine)Un des deux plus anciens manuscrits complets du NT.
Codex Vaticanus~325–350 ap. J.-C.Presque toute la Bible grecqueProb. ÉgypteTrès fiable, souvent utilisé comme texte de référence.
Codex Alexandrinus~400–440 ap. J.-C.Presque toute la Bible grecqueAlexandrieLégèrement plus tardif, mais complet et précieux pour la critique textuelle.
Codex Bezae~400–500 ap. J.-C.Évangiles et Actes (bilingue grec-latin)Prob. Gaule ou ItalieTradition textuelle occidentale, avec quelques variantes longues.
Codex Washingtonianus~400 ap. J.-C.ÉvangilesÉgypteIntéressant pour l’étude des mélanges textuels.

💡 Ces manuscrits permettent aux chercheurs de reconstituer un texte du Nouveau Testament très proche des originaux grâce à la comparaison de leurs variantes.


Tableau comparatif avec d’autres textes anciens #

TexteAuteur / TraditionDate de rédactionManuscrit le plus ancienÉcart avec originalNombre de manuscrits connus
Nouveau TestamentAuteurs chrétiens du Ier s.50–100 ap. J.-C.Papyrus P52 (~125 ap. J.-C.), Codex Sinaiticus (~330 ap. J.-C.)25–300 ans~5 800 grecs, ~25 000 avec toutes langues
CoranTradition islamique610–632 ap. J.-C.Manuscrits de Sanaa (~671–675), Topkapi (VIIIe s.)20–40 ansPlusieurs centaines
IliadeHomère~800 av. J.-C.~400 av. J.-C.~400 ans~1 800
La Guerre des GaulesJules César58–50 av. J.-C.IXe siècle~900 ans~10
AnnalesTacite~100 ap. J.-C.IXe siècle~800 ans2 principaux
HistoiresHérodote~440 av. J.-C.Xe siècle~1 300 ans~8
RépubliquePlaton~380 av. J.-C.IXe siècle~1 200 ans~7
ŒuvresSophocle~400 av. J.-C.XIe siècle~1 400 ans~193
MétaphysiqueAristote~350 av. J.-C.XIe siècle~1 400 ans~49
Guerre du PéloponnèseThucydide~400 av. J.-C.Xe siècle~1 300 ans~8
EnnéadesPlotin~250 ap. J.-C.IXe siècle~600 ans~30

À la lumière des critères mentionnés ci-dessus, le Nouveau Testament occupe une place exceptionnelle. Rédigé entre 50 et 100 ap. J.-C., il nous est parvenu dans plus de 5 800 manuscrits grecs, auxquels s’ajoutent environ 19 000 traductions anciennes (latin, syriaque, copte, arménien, etc.). Nous possédons même un fragment de l’Évangile de Jean, le papyrus P52, daté d’environ 125 ap. J.-C., soit seulement 25 à 45 ans après l’original (si on assume 90+/- 10 pour la date de l’évangile de Jean) — un écart inégalé pour un texte antique.

Les autres œuvres de l’Antiquité, bien que considérées comme fiables par les spécialistes, présentent des écarts bien plus grands et un nombre de copies infiniment plus réduit. Par exemple, les Annales de Tacite nous sont connues par seulement deux manuscrits principaux datant du IXe siècle, soit 800 ans après l’écriture. Les Histoires d’Hérodote n’existent que dans huit copies, toutes postérieures de plus de 1 300 ans à l’original. Même des textes aussi célèbres que la République de Platon ou l’Iliade d’Homère sont beaucoup moins bien attestés que le Nouveau Testament.

Le Coran constitue un autre cas à part : les manuscrits les plus anciens datent de seulement 20 à 40 ans après la vie de Mahomet, et montrent une remarquable stabilité textuelle, due en partie à une standardisation précoce.

📜 Détail : Standardisation du Coran

Selon la tradition islamique, le Coran fut révélé à Mahomet sur une période d’environ vingt-trois ans (610–632 ap. J.-C.) et mémorisé par ses compagnons tout en étant partiellement mis par écrit. Après la mort du Prophète, des variations dans la récitation et la transcription apparurent, liées aux différents dialectes arabes et à l’écriture primitive, qui ne comportait ni voyelles ni points diacritiques.

Vers 650 ap. J.-C., le troisième calife, ʿUthmān ibn ʿAffān, ordonna la préparation d’un texte de référence à partir des feuillets conservés par Hafṣa, veuve de Mahomet. Plusieurs copies officielles furent envoyées dans les grands centres de l’empire, et les autres versions divergentes furent détruites. Ce processus, appelé standardisation uthmanienne, aboutit à un texte consonantique unique, remarquablement stable jusqu’à aujourd’hui. Les voyelles et signes diacritiques furent ajoutés au siècle suivant afin de fixer définitivement la lecture correcte.


La Bible a-t-elle été modifiée ou altérée ? #

Les manuscrits du Nouveau Testament présentent des variantes textuelles, estimées entre 300 000 et 400 000. La très grande majorité sont mineures — fautes d’orthographe, inversions de mots, variantes stylistiques, abréviations. Moins de 1 % affectent réellement le sens, et aucune doctrine chrétienne centrale ne dépend d’un passage incertain. Les variantes notables, comme la finale longue de Marc (Mc 16:9–20) ou la femme adultère (Jn 7:53–8:11), sont clairement signalées dans les Bibles modernes.
Certaines différences proviennent d’ajouts tardifs destinés à clarifier ou harmoniser un passage. Les éditions récentes indiquent ces lieux par des crochets, des notes ou une mise à part en bas de page.

Exemple (Segond 21, Société Biblique de Genève, 2007) :

Matthieu 6,25 : « C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez [et boirez] pour vivre, ni de ce dont vous habillerez votre corps. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? »
Note associée : « et boirez » : texte de M ; var B « ou boirez » ; absent de S. « Pour vivre » : litt. « pour votre âme ». « De ce dont… corps » : litt. « pour votre corps de quoi vous vous habillerez ». « La vie » : litt. « l’âme ».

-> Les crochets [] encadrent un mot ou un passage qui est absent de certains manuscripts jugés importants: M=texte grec majoritaire (ensemble de manuscripts aussi appelés byzantins) du Nouveau testament, B=codex Vaticanus et S=codex Sinaïticus.

Ce type de notes montre où se situent les variantes et en quoi elles consistent, sans affecter le coeur des enseignements chrétiens.

Un autre point important à noter est que dans l’Ancien Testament plusieurs passages mettent sévèrement en garde ceux qui voudraient modifier le texte. Il est donc très probable que ni les Juifs ni les chrétiens n’auraient osé le faire.

Deutéronome 4, 1-2 :
« 1 Maintenant, Israël, écoute les prescriptions et les règles que je vous enseigne. Mettez-les en pratique afin de vivre et afin d’entrer en possession du pays que vous donne l’Éternel, le Dieu de vos ancêtres.
2 Vous n’ajouterez ni n’enlèverez rien à ce que je vous prescris ; vous garderez les commandements de l’Éternel, votre Dieu, tels que je vous les prescris. »

Si modification il y avait eu, on pourrait s’imaginer qu’elle aurait concerné en priorité des passages défavorables aux auteurs ou des incohérences apparentes. Pourtant, de tels passages subsistent, comme :

  • La mort de Judas

    • Matthieu 27, 5 : « Judas jeta les pièces d’argent dans le temple, se retira, et alla se pendre. »
    • Actes 1, 18 : « Cet homme, ayant acquis un champ avec le salaire du crime, est tombé, s’est rompu par le milieu du corps, et toutes ses entrailles se sont répandues. »
  • Nombre d’animaux dans l’arche

    • Genèse 6, 19 : « De tout ce qui vit, de toute chair, tu feras entrer dans l’arche deux de chaque espèce, pour les conserver en vie avec toi : il y aura un mâle et une femelle. »
    • Genèse 7, 2-3 : « 2 Tu prendras auprès de toi sept couples de tous les animaux purs, le mâle et sa femelle ; une paire des animaux qui ne sont pas purs, le mâle et sa femelle ; 3 sept couples aussi des oiseaux du ciel, mâle et femelle, afin de conserver leur race en vie sur la face de toute la terre. »

Conclusion #

Si les historiens considèrent comme fiables des textes transmis par moins d’une dizaine de manuscrits séparés de plus de mille ans de l’original, alors, à plus forte raison, le Nouveau Testament — avec ses milliers de copies et ses témoins précoces — doit être vu comme un texte hautement fidèle à ce qu’ont écrit les auteurs du Ier siècle, à quelques détails mineurs près, soigneusement identifiés par la critique textuelle.

En résumé :
En se basant sur le faible écart de temps entre les originaux et les manuscrits retrouvés, ainsi que sur le grand nombre de copies permettant la comparaison, on peut conclure qu’il est fort probable que le texte du Nouveau Testament transmis jusqu’à nous soit fidèle aux écrits initiaux.

Pour aller plus loin #

Sources

  • pour les datations:
    • Raymond E. Brown, An Introduction to the New Testament (Anchor Yale Bible Ref. Library). -> Ouvrage de référence pour les dates usuelles : évangiles ~65–100, Actes ~70–90, lettres pauliniennes années 50–60, etc..
    • Bart D. Ehrman, The New Testament: A Historical Introduction to the Early Christian Writings (dernières éd.) -> Présente les datations majoritaires actuelles livre par livre
    • Colin J. Hemer, The Book of Acts in the Setting of Hellenistic History -> argumentaire pour une datation d’Actes au début des années 60
    • Richard I. Pervo, Dating Acts: Between the Evangelists and the Apologists -> argumentaire pour une datation tardive d’Actes ~110–120.
    • https://thebiblestories.net/when-gospels-written/
  • Nombres de manuscripts: https://danielbwallace.com/2023/01/01/how-tall-would-a-stack-of-new-testament-manuscripts-be/

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