7.1 La version de la Bible que nous avons aujourd’hui est-elle fidèle à ce que les disciples ont écrit ? #
Les historiens évaluent la fiabilité d’un texte ancien en examinant deux facteurs clés :
- L’écart temporel entre la rédaction et le plus ancien manuscrit conservé.
- Le nombre de copies disponibles pour comparaison.
Nous allons évaluer ces deux critères pour le Nouveau Testament, puis comparer ses résultats avec d’autres œuvres de l’Antiquité jugées fiables par la plupart des historiens.
Quand le Nouveau Testament a-t-il été écrit ? #
La majorité des spécialistes situent la rédaction des écrits du Nouveau Testament entre 50 et 100 apr. J.-C..
La datation des écrits du Nouveau Testament demeure l’une des questions fondamentales de l’exégèse historique. Bien que les textes eux-mêmes ne portent aucune indication temporelle explicite, la convergence d’indices historiques précis, d’analyses textuelles internes et de témoignages externes permet aux chercheurs d’établir un cadre chronologique fiable.
Les lettres pauliniennes constituent les écrits néotestamentaires les plus anciens, datés des années 50, tandis que les Évangiles synoptiques ont vu le jour entre 65 et 90. L’Evangile de Jean et l’Apocalypse, enfin, se situent généralement vers la fin du Ier siècle.
Ancres historiques utilisées par les chercheurs
Voici quelques éléments historiques qui servent de jalons objectifs pour situer dans le temps la rédaction des écrits du Nouveau Testament :
Destruction du Temple de Jérusalem (70 apr. J.-C.) Cet événement majeur est utilisé comme point de comparaison. Certains lisent les annonces de Jésus dans Marc 13 et les passages parallèles comme une prophétie authentique prononcée avant l’événement, tandis que d’autres interprètent ces passages comme une rédaction postérieure, rétrospective, aux alentours ou après 70 apr. J.-C.
Fin des Actes des Apôtres (~62 apr. J.-C.) Le récit des Actes s’arrête abruptement avec Paul vivant à Rome, sans mention explicite de son procès, de sa mort (datée traditionnellement vers 64–67), ni de la destruction du Temple (70 apr. J.-C.). Certains exégètes voient dans cette absence des indices d’une datation antérieure à 62–64 apr. J.-C., tandis que d’autres considèrent que ce silence relève simplement d’un choix narratif indépendant de la date réelle de composition. Cette ambiguïté souligne les défis méthodologiques inhérents à la datation des écrits néotestamentaires.
Inscription de Gallion (51–52 apr. J.-C.) Découverte à Delphes, cette inscription épigraphique confirme que Gallion occupait la charge de proconsul d’Achaïe à cette période précise. Or, le récit des Actes 18 situe l’apôtre Paul devant ce même Gallion, ce qui constitue un point d’ancrage chronologique rare permettant de calibrer la chronologie paulinienne. Cette synchronisation externe s’avère précieuse pour dater plusieurs épîtres pauliniennes majeures : 1–2 Thessaloniciens, Galates, 1–2 Corinthiens et Romains. Ces données externe contribuent à établir un chronogramme plus fiable des activités missionnaires de Paul et de la composition de sa correspondance.
Persécutions impériales : Néron (64–67) et Domitien (95–96)
La persécution de Néron: Le règne de Néron (54–68 apr. J.-C.) constitue un repère historique important pour les contextes de persécution chrétienne, bien que son impact direct sur la composition des textes néotestamentaires reste débattu. La première Épître de Pierre et certaines interprétations minoritaires de l’Apocalypse sont occasionnellement situées dans cette période de crise.
Le règne de Domitien (81–96 apr. J.-C.): le règne de Domitien demeure l’ancrage chronologique le plus largement accepté par la communauté scientifique pour dater l’Apocalypse. Les sources mentionnent que Jean écrivit à des communautés chrétiennes de Diaspora affrontant une situation coloniale à Asia Minor, négociant la pression du culte impérial romaine (circa 100 apr. J.-C.). Cette période de tension entre les autorités civiles romaines et les communautés chrétiennes non-conformistes fournit un contexte socio-historique plausible pour la rédaction d’un texte apocalyptique.
Témoins chrétiens externes et circulation précoce des écrits Des auteurs chrétiens des premières générations — notamment 1 Clément (~95 apr. J.-C.), Ignace (~110 apr. J.-C.), Polycarpe (~110–135 apr. J.-C.), et Papias (~110–130 apr. J.-C.) — citent ou font allusion à de nombreux écrits qui formeront ultérieurement le canon néotestamentaire. Ces témoignages attestent que la circulation de ces écrits était déjà bien établie au début du IIe siècle, forçant ainsi à situer leur composition plusieurs décennies auparavant. Ce phénomène de réception précoce par les Pères apostoliques constitue un argument philologique puissant en faveur d’une datation antérieure au début du IIe siècle pour bon nombre de textes canoniques.
Papyrus anciens et témoins manuscrits précoces Le témoignage des papyrus anciens fournit une preuve matérielle directe de la circulation textuelle aux débuts de l’ère chrétienne. Parmi les plus importants figurent :
- P52 (~125 apr. J.-C.) : fragment microscopique du Quatrième Évangile, constituant le plus ancien témoignage connu du Evangile de Jean.
- P46 (~200 apr. J.-C.) : recueil significatif des lettres pauliniennes, attestant que la correspondance apostolique circulait déjà sous forme de collection codifiée.
- P66 et P75 (~200–225 apr. J.-C.) : témoins importants du Quatrième Évangile et de l’Évangile de Luc, respectivement.
Ces témoins papyrologiques prouvent de manière irréfutable que les textes du Nouveau Testament existaient et circulaient en plusieurs exemplaires au début du IIe siècle de notre ère. Cette donnée matérielle force logiquement les chercheurs à repousser la composition de ces textes plusieurs décennies en arrière, antérieurement au début du IIe siècle. La préservation de ces fragments en Égypte, région au climat favorable à la conservation du papyrus, ne doit pas occulter le fait que la circulation textuelle était bien plus large géographiquement que n’en témoignent nos découvertes fragmentaires.
Ces différents éléments—inscriptions épigraphiques, références internes aux textes, allusions dans la littérature patristique, et témoins matériels papyrologiques—convergent pour établir que l’ensemble substantiel des écrits du Nouveau Testament a été composé entre le milieu du Ier siècle et le début du IIe siècle. La destruction du Temple de Jérusalem (70 apr. J.-C.), l’inscription de Gallion (51–52 apr. J.-C.), et les persécutions domitianienne constituent des repères objectifs essentiels pour calibrer précisément cette chronologie fluctuante et, à bien des égards, encore debattue par la science contemporaine.
Tableau détaillé par livre avec justifications
| Livre | Scénario classique (modéré) | Scénario précoce (conservateur) |
|---|---|---|
| Marc | 65–70 → Argument : Mc 13 décrit la chute du Temple déjà réalisée (repère : 70). | ~55–60 → Argument : Mc 13 est une prophétie avant 70 ; style simple sans indice post-70. |
| Matthieu | 70–90 → Dépend de Marc et de Q (cf note ci-dessous) + repère post-Temple (70). | ~60–65 → Possible si dépendance à Marc moins certaine ; Luc et Actes précoces (repère : fin d’Actes ≤62). |
| Luc | 70–90 → Prologue historiographique et recul rédactionnel → datation postérieure à Marc (repère : Temple détruit). | ~60–62 → Si Actes est rédigé avant 62 (Paul vivant à Rome), Luc l’est nécessairement aussi (repère : fin d’Actes). |
| Jean | 90–95 → Théologie mûre ; évolution ecclésiologique (conflit synagogue) ; circulation attestée par P52 (~125). | 70–80 (minoritaire) → Possible si composition en phases ; témoins précoces favorisent antédatation modérée. Repère : P52 terminus ad quem. |
| Hébreux | 60–90 → Ambiguïté majeure : pas de mention explicite du Temple détruit (argumentum e silentio non décisif). | <70 → Culte décrit au présent (Hb 8–10) → suggère un Temple encore debout (repère : avant 70). |
| Galates | 48–55 → Repère : Gallion 51–52 → permet d’ancrer la chronologie paulinienne. | 48–49 → Avant concile de Jérusalem (Ac 15) puisque celui-ci n’est pas mentionné (repère : ante-concilium). |
| 1 Corinthiens | 54–55 → Correspond au séjour de Paul à Corinthe (repère : Gallion 51–52). | 54–55 (idem) → Même repère Gallion, chronologie stable et incontestée. |
| 2 Corinthiens | 55–56 → Suite logique de 1 Co (collecte pour Jérusalem, tensions). | 55–56 (idem) → Même repères chronologiques pauliniens. |
| Actes | 70–85 → Fin ouverte expliquée comme un choix littéraire ; silence sur la chute du Temple non significatif. | ≤62 (thèse minoritaire) → Paul vivant et Temple pas encore détruit → indices forts (repère : fin d’Actes). Peu d’érudits soutiennent cette date. |
| Apocalypse | 95–96 (Domitien) → Contexte culte impérial en Asie Mineure (repère : persécution de Domitien). | 68–69 (Néron, minoritaire) → 666/616 identifié à Néron ; contexte avant chute du Temple (repère : persécution néronienne 64–67). Thèse rare. |
💡 Note sur les Évangiles synoptiques :
Matthieu, Marc et Luc présentent de nombreuses similitudes de contenu et de formulation. Une grande partie de Marc se retrouve presque intégralement dans Matthieu et Luc. Cependant, il existe aussi des passages communs à Matthieu et Luc qui sont absents de Marc.
Pour expliquer ce phénomène, une hypothèse couramment avancée est que Matthieu et Luc auraient disposé, en plus de Marc, d’une autre source commune — appelée source Q (Quelle, “source” en allemand) — contenant essentiellement des paroles de Jésus. Bien que cette source n’ait jamais été retrouvée, elle permettrait d’expliquer la double tradition Matthieu–Luc sans recourir à une dépendance directe entre eux.
Principaux manuscrits du Nouveau Testament #
| Nom du manuscrit | Date estimée | Contenu principal | Lieu de découverte | Remarques |
|---|---|---|---|---|
| Papyrus P52 | ~125 ap. J.-C. | Fragment de l’Évangile de Jean (Jn 18:31–33, 37–38) | Égypte | Plus ancien fragment connu du NT, à seulement 25–50 ans de l’original. |
| Papyrus P46 | ~200 ap. J.-C. | Lettres de Paul (Romains, Hébreux, Corinthiens, Galates, Éphésiens, Philippiens, Colossiens, Thessaloniciens) | Égypte | L’un des plus anciens témoins des épîtres pauliniennes. |
| Papyrus P66 | ~200 ap. J.-C. | Évangile de Jean presque complet | Égypte (région de Dishna) | Montre un texte de Jean très proche des versions ultérieures. |
| Papyrus P75 | ~200–225 ap. J.-C. | Évangiles de Luc et Jean | Égypte | Proche du Codex Vaticanus, témoigne d’une stabilité textuelle sur plus d’un siècle. |
| Codex Sinaiticus | ~330–360 ap. J.-C. | Bible grecque complète (AT + NT) | Sinaï (monastère Sainte-Catherine) | Un des deux plus anciens manuscrits complets du NT. |
| Codex Vaticanus | ~325–350 ap. J.-C. | Presque toute la Bible grecque | Prob. Égypte | Très fiable, souvent utilisé comme texte de référence. |
| Codex Alexandrinus | ~400–440 ap. J.-C. | Presque toute la Bible grecque | Alexandrie | Légèrement plus tardif, mais complet et précieux pour la critique textuelle. |
| Codex Bezae | ~400–500 ap. J.-C. | Évangiles et Actes (bilingue grec-latin) | Prob. Gaule ou Italie | Tradition textuelle occidentale, avec quelques variantes longues. |
| Codex Washingtonianus | ~400 ap. J.-C. | Évangiles | Égypte | Intéressant pour l’étude des mélanges textuels. |
💡 Ces manuscrits permettent aux chercheurs de reconstituer un texte du Nouveau Testament très proche des originaux grâce à la comparaison de leurs variantes.
Tableau comparatif avec d’autres textes anciens #
| Texte | Auteur / Tradition | Date de rédaction | Manuscrit le plus ancien | Écart avec original | Nombre de manuscrits connus |
|---|---|---|---|---|---|
| Nouveau Testament | Auteurs chrétiens du Ier s. | 50–100 ap. J.-C. | Papyrus P52 (~125 ap. J.-C.), Codex Sinaiticus (~330 ap. J.-C.) | 25–300 ans | ~5 800 grecs, ~25 000 avec toutes langues |
| Coran | Tradition islamique | 610–632 ap. J.-C. | Manuscrits de Sanaa (~671–675), Topkapi (VIIIe s.) | 20–40 ans | Plusieurs centaines |
| Iliade | Homère | ~800 av. J.-C. | ~400 av. J.-C. | ~400 ans | ~1 800 |
| La Guerre des Gaules | Jules César | 58–50 av. J.-C. | IXe siècle | ~900 ans | ~10 |
| Annales | Tacite | ~100 ap. J.-C. | IXe siècle | ~800 ans | 2 principaux |
| Histoires | Hérodote | ~440 av. J.-C. | Xe siècle | ~1 300 ans | ~8 |
| République | Platon | ~380 av. J.-C. | IXe siècle | ~1 200 ans | ~7 |
| Œuvres | Sophocle | ~400 av. J.-C. | XIe siècle | ~1 400 ans | ~193 |
| Métaphysique | Aristote | ~350 av. J.-C. | XIe siècle | ~1 400 ans | ~49 |
| Guerre du Péloponnèse | Thucydide | ~400 av. J.-C. | Xe siècle | ~1 300 ans | ~8 |
| Ennéades | Plotin | ~250 ap. J.-C. | IXe siècle | ~600 ans | ~30 |
À la lumière des critères mentionnés ci-dessus, le Nouveau Testament occupe une place exceptionnelle. Rédigé entre 50 et 100 ap. J.-C., il nous est parvenu dans plus de 5 800 manuscrits grecs, auxquels s’ajoutent environ 19 000 traductions anciennes (latin, syriaque, copte, arménien, etc.). Nous possédons même un fragment de l’Évangile de Jean, le papyrus P52, daté d’environ 125 ap. J.-C., soit seulement 25 à 45 ans après l’original (si on assume 90+/- 10 pour la date de l’évangile de Jean) — un écart inégalé pour un texte antique.
Les autres œuvres de l’Antiquité, bien que considérées comme fiables par les spécialistes, présentent des écarts bien plus grands et un nombre de copies infiniment plus réduit. Par exemple, les Annales de Tacite nous sont connues par seulement deux manuscrits principaux datant du IXe siècle, soit 800 ans après l’écriture. Les Histoires d’Hérodote n’existent que dans huit copies, toutes postérieures de plus de 1 300 ans à l’original. Même des textes aussi célèbres que la République de Platon ou l’Iliade d’Homère sont beaucoup moins bien attestés que le Nouveau Testament.
Le Coran constitue un autre cas à part : les manuscrits les plus anciens datent de seulement 20 à 40 ans après la vie de Mahomet, et montrent une remarquable stabilité textuelle, due en partie à une standardisation précoce.
📜 Détail : Standardisation du Coran
Selon la tradition islamique, le Coran fut révélé à Mahomet sur une période d’environ vingt-trois ans (610–632 ap. J.-C.) et mémorisé par ses compagnons tout en étant partiellement mis par écrit. Après la mort du Prophète, des variations dans la récitation et la transcription apparurent, liées aux différents dialectes arabes et à l’écriture primitive, qui ne comportait ni voyelles ni points diacritiques.
Vers 650 ap. J.-C., le troisième calife, ʿUthmān ibn ʿAffān, ordonna la préparation d’un texte de référence à partir des feuillets conservés par Hafṣa, veuve de Mahomet. Plusieurs copies officielles furent envoyées dans les grands centres de l’empire, et les autres versions divergentes furent détruites. Ce processus, appelé standardisation uthmanienne, aboutit à un texte consonantique unique, remarquablement stable jusqu’à aujourd’hui. Les voyelles et signes diacritiques furent ajoutés au siècle suivant afin de fixer définitivement la lecture correcte.
La Bible a-t-elle été modifiée ou altérée ? #
Les manuscrits du Nouveau Testament présentent des variantes textuelles, estimées entre 300 000 et 400 000. La très grande majorité sont mineures — fautes d’orthographe, inversions de mots, variantes stylistiques, abréviations. Moins de 1 % affectent réellement le sens, et aucune doctrine chrétienne centrale ne dépend d’un passage incertain. Les variantes notables, comme la finale longue de Marc (Mc 16:9–20) ou la femme adultère (Jn 7:53–8:11), sont clairement signalées dans les Bibles modernes.
Certaines différences proviennent d’ajouts tardifs destinés à clarifier ou harmoniser un passage. Les éditions récentes indiquent ces lieux par des crochets, des notes ou une mise à part en bas de page.
Exemple (Segond 21, Société Biblique de Genève, 2007) :
Matthieu 6,25 : « C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez [et boirez] pour vivre, ni de ce dont vous habillerez votre corps. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? »
Note associée : « et boirez » : texte de M ; var B « ou boirez » ; absent de S. « Pour vivre » : litt. « pour votre âme ». « De ce dont… corps » : litt. « pour votre corps de quoi vous vous habillerez ». « La vie » : litt. « l’âme ».
-> Les crochets [] encadrent un mot ou un passage qui est absent de certains manuscripts jugés importants: M=texte grec majoritaire (ensemble de manuscripts aussi appelés byzantins) du Nouveau testament, B=codex Vaticanus et S=codex Sinaïticus.
Ce type de notes montre où se situent les variantes et en quoi elles consistent, sans affecter le coeur des enseignements chrétiens.
S’il y avait eu des modifications, on pourrait s’attendre à ce qu’elles concernent avant tout les passages défavorables aux auteurs ou les incohérences apparentes. Pourtant, de tels passages subsistent, par exemple :
La mort de Judas
- Matthieu 27:5 : « Judas jeta les pièces d’argent dans le temple, se retira et alla se pendre. »
- Actes 1:18 : « Cet homme, ayant acquis un champ avec le salaire du crime, est tombé la tête la première, son corps s’est ouvert par le milieu et toutes ses entrailles se sont répandues. »
Qui a porté la croix ?
- Jean 19:17 : « Jésus portait sa croix et sortit de la ville pour aller au lieu appelé le Crâne, qui se dit en araméen Golgotha. »
- Matthieu 27:32 : « En sortant, ils rencontrèrent un homme de Cyrène appelé Simon, et ils le forcèrent à porter la croix de Jésus. »
- Marc 15:21 : « Ils réquisitionnèrent pour porter la croix un passant qui revenait des champs, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus. »
- Luc 23:26 : « Comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix pour qu’il la porte derrière Jésus. »
-> Réconciliation possible : Une harmonisation courante consiste à dire que Jésus a d’abord porté sa croix lui-même (comme l’indique Jean), puis, épuisé, Simon de Cyrène a été contraint de la porter. Chaque Évangile met simplement l’accent sur un moment différent de la même séquence.
Le moment de la crucifixion
- Marc 15:25 : « Il était la troisième heure quand ils le crucifièrent. »
- Jean 19:14–16 : «C’était la préparation de la Pâque, et environ la sixième heure. Pilate dit aux Juifs: Voici votre roi. Mais ils s’écrièrent: Ote, ôte, crucifie-le! Pilate leur dit: Crucifierai-je votre roi? Les principaux sacrificateurs répondirent: Nous n’avons de roi que César. Alors il le leur livra pour être crucifié. Ils prirent donc Jésus [et l’emmenèrent].»
-> Plusieurs explications ont été proposées :
- Différents systèmes de calcul du temps : Marc pourrait utiliser le temps juif (à partir du lever du soleil ≈ 6h, donc la troisième heure ≈ 9h), tandis que Jean pourrait utiliser un système romain (à partir de minuit).
- Points de référence différents : Marc pourrait désigner le moment de la crucifixion elle-même, tandis que Jean décrit la phase finale du procès avant la crucifixion.
Les dernières paroles de Jésus sur la croix
- Matthieu 27:46-50: « Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte: Éli, Éli, lama sabachthani? c’est-à-dire: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? Quelques-un de ceux qui étaient là, l’ayant entendu, dirent: Il appelle Élie. Et aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge, qu’il remplit de vinaigre, et, l’ayant fixée à un roseau, il lui donna à boire. Mais les autres disaient: Laisse, voyons si Élie viendra le sauver. Jésus poussa de nouveau un grand cri, et rendit l’esprit. »
- Luc 23:46 : « Jésus s’écria d’une voix forte: Père, je remets mon esprit entre tes mains. Et, en disant ces paroles, il expira. »
- Jean 19:30 : « Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit: Tout est accompli. Et, baissant la tête, il rendit l’esprit.»
-> Réconciliation possible : Une explication courante est que Jésus a prononcé plusieurs paroles sur la croix, et que chaque Évangile en a conservé différentes.
Le tombeau vide : qui était présent ?
- Marc 16:1 : « Lorsque le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé, achetèrent des aromates, afin d’aller embaumer Jésus. »
- Matthieu 28:1 : « Après le sabbat, à l’aube du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie allèrent voir le sépulcre.»
- Luc 24:10 : « Celles qui dirent ces choses aux apôtres étaient Marie de Magdala, Jeanne, Marie, mère de Jacques, et les autres qui étaient avec elles. »
- Jean 20:1 : « Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala se rendit au sépulcre dès le matin, comme il faisait encore obscur; et elle vit que la pierre était ôtée du sépulcre.»
-> Plusieurs harmonisations sont proposées :
- Liste partielle : chaque Évangile mentionne seulement certaines femmes, sans prétendre donner une liste exhaustive.
- Focalisation sur Marie de Magdala : Jean met l’accent sur elle sans exclure la présence des autres.
- Condensation ou pluralité des visites : les événements peuvent être présentés de manière condensée ou selon des perspectives différentes.
Ces différences peuvent être comprises de deux manières :
- comme des perspectives complémentaires conservant différents aspects d’un même événement
- ou comme le reflet de choix théologiques et narratifs distincts
Dans tous les cas, les textes ne montrent aucune tentative d’harmoniser complètement tous les détails, ce qui constitue en soi une caractéristique notable de la tradition du Nouveau Testament.
Si les textes avaient été librement modifiés ou standardisés ultérieurement, on pourrait s’attendre à ce que ces incohérences apparentes aient été corrigées ou atténuées.
Or ces variations subsistent. Cela suggère que les auteurs ou les premiers transmetteurs n’avaient pas pour objectif principal de produire un récit parfaitement uniforme, mais plutôt de préserver les traditions qu’ils avaient reçues, même lorsque celles-ci différaient dans les détails.
Conclusion #
Si les historiens considèrent comme fiables des textes transmis à travers moins de dix manuscrits et séparés de leur original par plus de mille ans, alors, à plus forte raison, le Nouveau Testament — avec ses milliers de copies et ses témoins précoces — doit être considéré comme un texte hautement fidèle à ce qu’ont écrit les auteurs du premier siècle, à l’exception de quelques détails mineurs clairement identifiés par la critique textuelle.
La présence de variantes textuelles n’indique pas une corruption volontaire ou systématique du texte. Au contraire, l’abondance des manuscrits permet aux chercheurs d’identifier, de comparer et de corriger ces variations avec un haut degré de confiance.
De plus, le fait que le Nouveau Testament conserve :
- des incohérences apparentes,
- des récits parallèles présentant des différences,
- et même des passages potentiellement difficiles ou embarrassants,
suggère que les textes n’ont pas été standardisés par la suite pour éliminer ces tensions. Si des modifications importantes avaient eu lieu, on pourrait raisonnablement s’attendre à un récit plus uniforme et harmonisé.
Au lieu de cela, ce que l’on observe est une tradition qui semble avoir été transmise avec un souci réel de fidélité aux sources, même lorsque cela impliquait de conserver des variations de détail.
Ainsi, bien que le Nouveau Testament ait été transmis par un processus humain ayant inévitablement introduit des différences mineures, les données disponibles soutiennent fortement l’idée que **le texte que nous possédons aujourd’hui est, dans l’ensemble, très proche de ce qu’ont écrit les auteurs originaux et n’a pas été fondamentalement altéré.
En se basant sur le faible écart de temps entre les originaux et les manuscrits retrouvés, ainsi que sur le grand nombre de copies permettant la comparaison, on peut conclure qu’il est fort probable que le texte du Nouveau Testament transmis jusqu’à nous soit fidèle aux écrits initiaux.
Pour aller plus loin #
Sources
- pour les datations:
- Raymond E. Brown, An Introduction to the New Testament (Anchor Yale Bible Ref. Library). -> Ouvrage de référence pour les dates usuelles : évangiles ~65–100, Actes ~70–90, lettres pauliniennes années 50–60, etc..
- Bart D. Ehrman, The New Testament: A Historical Introduction to the Early Christian Writings (dernières éd.) -> Présente les datations majoritaires actuelles livre par livre
- Colin J. Hemer, The Book of Acts in the Setting of Hellenistic History -> argumentaire pour une datation d’Actes au début des années 60
- Richard I. Pervo, Dating Acts: Between the Evangelists and the Apologists -> argumentaire pour une datation tardive d’Actes ~110–120.
- https://thebiblestories.net/when-gospels-written/
- J. D. Peeler, “Towards a Proper Understanding of Yhwh’s Body in the Hebrew Bible,” Expository Times, Oct. 2019, doi: 10.1177/0014524619863980.
- R. Mata, “Decolonizing Diets: Idol Food, Jewish Diaspora, and the Crisis of John’s Apocalypse,” Biblical Interpretation, Sep. 2024, doi: 10.1163/15685152-20241765.
- Nombres de manuscripts: https://danielbwallace.com/2023/01/01/how-tall-would-a-stack-of-new-testament-manuscripts-be/