7.10 Comment Jésus peut-il être à la fois Dieu et homme ? Le concept de l'incarnation
Introduction #
La question de savoir comment Jésus peut être à la fois pleinement homme et posséder une nature divine est au cœur du christianisme. Pour beaucoup, cette idée paraît contradictoire : comment une même personne pourrait-elle réunir des attributs divins (éternité, omniscience, toute-puissance) tout en expérimentant des limites humaines (fatigue, ignorance, souffrance, mort) ?
Plusieurs philosophes et théologiens ont proposé des approches pour tenter de résoudre cette tension. Les principales théories sont présentées et discutées dans une vidéo de vulgarisation philosophique (Philo addict. INCARNATION - Dieu peut-il devenir un homme ?)1 que je vous conseille fortement de regarder. Je vais en résumer le contenu ci-dessous.
1. La théorie kénotique (ou kénose) #
La première approche est appelée théorie kénotique. Elle repose sur l’idée que Dieu le Fils s’est volontairement dépouillé (kenosis en grec) de certains attributs divins, comme l’omniscience ou l’omnipotence, afin de devenir pleinement homme.
Cette idée est souvent reliée à un passage de l’épître aux Philippiens :
Philippiens 2:6-7
« Lui, qui était de condition divine, n’a pas regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu, mais il s’est dépouillé (ekenōsen en grec), en prenant la condition de serviteur, en devenant semblable aux hommes. »
Ce verset est à l’origine du mot kénose et sert de fondement biblique à cette approche. Selon cette interprétation, Jésus n’est pas en même temps omniscient et ignorant, mais il aurait volontairement mis de côté son omniscience pour vivre l’expérience humaine.
Cependant, cette théorie rencontre de sérieuses difficultés. Elle fait de Dieu un être contingent et changeant, alors que la conception classique le décrit comme immuable et nécessaire. De plus, si Dieu peut abandonner ses attributs essentiels, comme l’éternité, l’omnipotence ou l’immatérialité, ces attributs ne sont alors plus constitutifs de sa nature divine. Cela remet en cause l’idée même de ce que signifie être Dieu. Pour cette raison, la théorie kénotique est jugée incohérente avec la conception traditionnelle de Dieu et ne constitue pas une explication satisfaisante de l’Incarnation.
2. La distinction des deux natures #
Une autre piste, plus conforme à la tradition chrétienne, consiste à distinguer clairement les deux natures du Christ. Jésus est une seule personne, mais il possède deux natures distinctes : une nature divine, éternelle et omnisciente, et une nature humaine, temporelle et limitée. Ainsi, les attributs divins appartiennent uniquement à la nature divine, tandis que les limites humaines concernent seulement la nature humaine.
Cette approche correspond à l’enseignement officiel de l’Église. Dès le Concile de Chalcédoine (451)2, les chrétiens ont affirmé que le Christ doit être :
« reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation ; la différence des natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union, mais au contraire les propriétés de chacune étant sauvegardées et concourant à une seule personne et une seule hypostase. »
Le Catéchisme de l’Église catholique3 reprend cette doctrine en affirmant :
« L’Église confesse ainsi que Jésus est inséparablement vrai Dieu et vrai homme. Il est vraiment le Fils de Dieu qui s’est fait homme, notre frère, et cela sans cesser d’être Dieu, notre Seigneur : " Il resta ce qu’Il était, Il assuma ce qu’il n’était pas “, chante la liturgie romaine (LH, In Solemnitate Sanctae Dei Genetricis Mariae, antiphona ad " Benedictus “; cf. S. Léon le Grand, serm. 21, 2 : PL 54, 192A). Et la liturgie de S. Jean Chrysostome proclame et chante : " O Fils unique et Verbe de Dieu, étant immortel, tu as daigné pour notre salut t’incarner de la sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, qui sans changement es devenu homme, et qui as été crucifié, O Christ Dieu, qui, par ta mort as écrasé la mort, qui es Un de la Sainte Trinité, glorifié avec le Père et le Saint » (CEC, n° 469)
Ainsi, selon la foi chrétienne classique, Jésus est pleinement Dieu et pleinement homme, sans confusion des natures mais unis dans une seule personne.
Toutefois, cette explication reste abstraite. Elle ne répond pas complètement à la question de savoir comment une seule et même personne peut réellement vivre deux psychologies contradictoires. Par exemple, Dieu est omniscient et intemporel, tandis que Jésus a dû apprendre et temporel. La distinction des natures évite la contradiction, mais elle ne dit pas vraiment comment ces deux expériences se rejoignent dans une seule personne.
3. L’approche de l’Action Composite (Rogers) #
L’approche de l’Action Composite, développée par la philosophe Katherin A. Rogers, vise à résoudre le problème ontologique de l’Incarnation : comment une seule personne peut exister et agir dans deux ordres d’être différents. Pour éclairer ce mystère, Rogers utilise deux analogies : celle de la marionnette, qu’elle juge inadéquate, et celle du jeu vidéo, qu’elle considère comme bien plus pertinente. Dans cette perspective, l’Incarnation est comprise comme un état d’action : Dieu qui agit en humanité.
3.1. L’analogie de la marionnette #
Certains ont tenté d’expliquer l’Incarnation en comparant Dieu à un marionnettiste qui manipule une marionnette.
- Jim (le marionnettiste) représenterait le Verbe éternel.
- La marionnette (M) représenterait l’humanité de Jésus.
- Jim + la marionnette en action (JM) correspondrait au Christ incarné.
Mais cette image présente des limites importantes :
- Même ordre d’existence : le marionnettiste et la marionnette appartiennent tous deux au même monde tridimensionnel. Cela ne rend pas justice à la différence radicale entre Dieu et l’homme.
- Indépendance : la marionnette existe par elle-même, même si on ne la manipule pas. Cela pourrait suggérer que l’humanité de Jésus aurait une existence indépendante, ce qui contredirait Chalcédoine.
- Instrumentalité : la marionnette est un simple outil extérieur. Cette image risque de réduire l’humanité du Christ à une enveloppe vide, proche de l’hérésie d’Apollinaire.
3.2. L’analogie du jeu vidéo (Action Composite) #
La philosophe Katherin A. Rogers propose une image plus pertinente dans son article The Incarnation as Action Composite4 : celle d’un joueur de jeu vidéo et de son avatar.
- Nick (le joueur réel) représente le Verbe éternel (W).
- Le personnage à l’écran (NC) correspond à la nature humaine de Jésus (H).
- Nick jouant son personnage (NP) correspond au Christ incarné (WI).
Cette analogie met en lumière plusieurs points essentiels :
- Deux ordres d’être : Nick existe pleinement dans le monde réel ; son personnage existe dans un monde « plus mince », créé et dépendant. De même, Dieu est l’Être absolu et l’humanité de Jésus existe dans un ordre d’être inférieur.
- Dépendance radicale : l’avatar n’existe que parce que Nick le joue. De même, l’humanité de Jésus existe uniquement comme assumée par le Verbe.
- Unité réelle : il n’y a pas deux personnes, mais une seule. C’est toujours Nick qui agit, même à travers son personnage. De même, il n’y a qu’une seule personne en Jésus-Christ.
- Un “composite d’action” : l’Incarnation est un état d’action, et non une fusion matérielle. Comme « Nick jouant » existe seulement tant qu’il agit, « le Verbe incarné » désigne Dieu agissant en humanité.
- Expression et révélation : les autres personnages du jeu ne voient que l’avatar, mais c’est Nick qui agit à travers lui. De la même manière, les contemporains de Jésus voyaient son humanité, mais c’était bien Dieu qui se manifestait en lui.
Cette analogie est plus fidèle que celle de la marionnette car :
- elle respecte la différence de niveau d’être entre Dieu et l’homme,
- elle exprime la dépendance totale de l’humanité envers le Verbe,
- elle conserve l’unité personnelle : un seul agent, deux modes d’existence.
3.3 Clarification sur la conscience #
Dans ces deux analogies, il n’y a qu’une seule conscience. Dans l’image de la marionnette, seule la conscience du marionnettiste existe ; la marionnette n’en a pas. Dans celle du jeu vidéo, seule la conscience du joueur est réelle, mais elle se manifeste de deux manières : dans le monde réel et dans le monde virtuel. Rogers veut donc montrer qu’une seule personne peut agir dans deux ordres d’existence, sans qu’il y ait besoin de supposer deux consciences séparées. Le problème de cette approche est d’expliquer comment une personne peut avoir deux modes de pensée distincts: une pensée divine (Dieu ne pense pas de manière successive, il est omniscient, il n’apprend rien,…) et une pensée humaine (limitée, doit apprendre,…).
4. La théorie des deux esprits (Morris, Craig) #
La théorie des deux esprits, développée par Thomas Morris dans The Logic of God Incarnate5, vise à résoudre le problème psychologique de l’Incarnation: Comment une seule et même personne peut-elle, en même temps, savoir tout en tant que Dieu et ignorer certaines choses en tant qu’homme ?
Contrairement à l’approche de Rogers, qui ne suppose qu’une seule conscience agissant dans deux ordres d’être différents, la théorie des deux esprits affirme qu’il y a en Christ deux consciences distinctes :
- une conscience divine, omnisciente, intemporelle et infinie ;
- une conscience humaine, limitée, temporelle et progressive.
Ces deux consciences coexistent sans se confondre, mais elles appartiennent à une seule et même personne (Christ).
👉 On peut dire que Jésus « savait tout » dans sa conscience divine, mais que cette connaissance n’était pas toujours accessible à sa conscience humaine.
Pour rendre cette idée plus intuitive, Morris propose une analogie avec l’expérience du rêve :
- Quand nous rêvons, il y a une conscience rêvée (celle de nous-mêmes dans le rêve, limitée aux lois du rêve).
- Mais il y a aussi la conscience éveillée (celle que nous avons en dehors du rêve), qui transcende l’univers du rêve.
Ces deux consciences sont distinctes, mais elles appartiennent à une seule et même personne.
De la même manière, Jésus possédait :
- une conscience humaine, vécue dans le temps, soumise aux limites de la condition humaine,
- et une conscience divine, éternelle et illimitée.
La clé de cette théorie est que les deux consciences ne sont pas séparées comme deux individus différents. Elles sont unies dans une seule personne, partageant une même volonté et un même centre d’identité. La conscience divine « contient » la conscience humaine, comme la conscience éveillée contient le rêve, mais sans l’abolir.
👉 Ainsi, Jésus pouvait véritablement apprendre et poser des questions dans son humanité, tout en demeurant, dans sa divinité, omniscient et intemporel.
Conclusion #
Ces différentes approches montrent que l’Incarnation peut être pensée de manière cohérente, même si chacune présente des difficultés.
- La théorie kénotique, bien que séduisante, remet en cause l’immuabilité de Dieu.
- La distinction des deux natures est la doctrine classique affirmée à Chalcédoine, mais elle reste abstraite.
- L’approche de l’Action Composite (Rogers) répond au problème ontologique : une seule personne divine agissant dans deux ordres d’être, illustrée par l’analogie du jeu vidéo. Elle suppose une seule conscience, unique, qui agit de deux façons.
- La théorie des deux esprits (Morris, Craig) répond au problème psychologique : une seule personne avec deux consciences réelles, l’une divine et l’autre humaine.
Ces deux dernières approches ne s’opposent pas, mais peuvent être vues comme complémentaires : Rogers éclaire le plan de l’Être, Morris celui de la conscience.
En définitive, l’Incarnation demeure un mystère, mais il ne s’agit pas d’une impossibilité logique. On peut comprendre de façon cohérente comment Jésus peut être à la fois Dieu et homme.
Le Verbe éternel s'est incarné en Jésus. Le Christ a donc à la fois une nature divine (Verbe éternel) et une nature humaine (Jésus). Une seule personne mais deux natures.
Pour aller plus loin #
Philo addict. INCARNATION - Dieu peut-il devenir un homme ? https://www.youtube.com/watch?v=v511owU39sA&list=LL&index=37&t=203s ↩︎
Concile de Chalcédoine (451), Définition de foi. ↩︎
Catéchisme de l’Église catholique, §§ 464–469. PDF disponible ici ↩︎
Rogers, Katherin A. (2013). The Incarnation as Action Composite. Faith and Philosophy, 30(3), 251–269. PDF disponible ici. ↩︎
Morris, Thomas V. (1986). The Logic of God Incarnate. Cornell University Press. ↩︎