7.2 Comment le canon du Nouveau Testament s’est-il formé?
D’autres écrits chrétiens et la sélection des textes #
Montrer que le Nouveau Testament est proche de ses originaux ne suffit pas à répondre à toutes les questions. En effet, dès les premiers siècles, d’autres écrits circulaient dans les communautés chrétiennes : évangiles, lettres, récits d’actes ou apocalypses. Certains de ces textes n’ont pas été intégrés dans la Bible : on les appelle écrits apocryphes.
Qu’est-ce qu’un texte apocryphe ? #
Le mot apocryphe vient du grec ἀπόκρυφος (apókruphos) qui signifie « caché » ou « secret ». Par extension, ce terme désigne des écrits attribués à des personnages bibliques mais dont l’origine est douteuse, tardive ou non reconnue par l’Église.
- Certains apocryphes sont évangéliques (Évangile de Thomas1, Évangile de Philippe2, Évangile de Pierre3).
- D’autres racontent des épisodes imaginaires de l’enfance de Jésus (Évangile de l’Enfance de Thomas, Protévangile de Jacques).
- D’autres encore reprennent le style de l’Apocalypse (Apocalypse de Pierre, Apocalypse de Paul).
La plupart datent du IIe au IVe siècle et reflètent souvent l’influence de courants philosophiques ou religieux extérieurs, comme le gnosticisme (cf. Bart Ehrman, Lost Scriptures, 2003).
Les critères de sélection des écrits canoniques #
Les Pères de l’Église et les communautés chrétiennes se sont appuyés sur plusieurs critères pour distinguer les écrits reconnus (canoniques) des apocryphes (cf. Bruce Metzger, The Canon of the New Testament, 1997).
Lien apostolique
- Le texte devait provenir directement d’un apôtre ou d’un témoin proche.
- Irénée de Lyon (vers 180) affirme que Marc a écrit sous l’autorité de Pierre et Luc sous celle de Paul (Contre les hérésies, III, 1).
- Les apocryphes comme l’Évangile de Thomas, rédigés au IIe siècle, ne pouvaient pas remplir ce critère.
Conformité à la règle de foi (regula fidei)
- Le contenu devait être en accord avec l’enseignement transmis dès les origines.
- Paul insiste : « Quand nous-mêmes, quand un ange du ciel annoncerait un autre Évangile que celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème ! » (Galates 1:8).
- Les évangiles gnostiques, insistant sur une « connaissance secrète », s’éloignaient de ce critère (cf. Elaine Pagels, The Gnostic Gospels, 1979).
Usage liturgique et universel
- Un écrit reconnu devait être lu publiquement dans plusieurs églises, pas seulement dans une communauté isolée.
- Paul mentionne déjà l’échange de lettres entre communautés (Colossiens 4:16).
- Eusèbe de Césarée (vers 325) distingue les livres « universellement reconnus » des « contestés » (Histoire ecclésiastique, III, 25).
Ancienneté et authenticité
- Les textes du Ier siècle avaient plus d’autorité car proches des témoins directs de Jésus.
- Les apocryphes, datés du IIe–IIIe siècle, étaient jugés trop tardifs (cf. Helmut Koester, Ancient Christian Gospels, 1990).
Un processus progressif #
Le canon du Nouveau Testament s’est formé progressivement :
- IIe siècle : les quatre évangiles (Matthieu, Marc, Luc et Jean) sont déjà largement reconnus. Irénée de Lyon insiste qu’il ne peut y avoir « ni plus ni moins de quatre évangiles » (Contre les hérésies, III, 11,8).
- IIIe siècle : Origène (vers 230) distingue les textes « reçus par tous » et les « contestés » (Homélies sur Josué, Préface).
- IVe siècle : Athanase d’Alexandrie, dans sa Lettre de Pâques (367), donne pour la première fois la liste exacte des 27 livres du Nouveau Testament.
Le rôle des conciles #
Pour clore les débats et unifier les pratiques, certains conciles régionaux ont confirmé cette liste :
- Concile d’Hippone (393 apr. J.-C.) : première décision officielle listant les 27 livres du Nouveau Testament.
- Concile de Carthage (397 apr. J.-C.) : confirme la même liste et précise : « qu’en dehors de ces Écritures, rien ne soit lu dans l’Église sous le nom d’Écriture divine » (Canon 24).
- Concile de Carthage (419 apr. J.-C.) : réaffirme encore ce canon.
(cf. Henri de Lubac, Histoire et Esprit, 1950).
Ces conciles n’ont pas « inventé » le canon, mais ont ratifié officiellement une réalité déjà largement reconnue dans les communautés chrétiennes.
En résumé #
Les apocryphes n’ont pas été retenus car :
- ils étaient trop tardifs et donc éloignés des témoins directs (cf. Koester, 1990),
- ils contenaient des éléments étrangers à la foi chrétienne, souvent liés au gnosticisme (cf. Pagels, 1979),
- ils n’étaient pas lus dans l’ensemble des églises mais seulement dans des cercles restreints (cf. Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 25).
Comme l’historien F. F. Bruce le résume :
« L’Église n’a pas créé le canon ; elle l’a reconnu. » (The New Testament Documents: Are They Reliable?, 1981).
Ainsi, la distinction entre écrits canoniques et apocryphes n’est pas le fruit d’une sélection arbitraire, mais d’un discernement progressif visant à préserver le témoignage le plus ancien, le plus authentique et le plus universel sur la vie et l’enseignement de Jésus.