7.3 Le témoignage des disciples est-il fiable?
Dans la section précédente, nous avons vu qu’il existe une très forte probabilité que le texte du Nouveau Testament parvenu jusqu’à nous soit extrêmement proche de ses originaux. La question suivante se pose alors naturellement : peut-on se fier à ses auteurs ? La plupart des choses que l’on croit ou connait sont fondés sur l’autorité. Croire un fait « d’après l’autorité de » signifie simplement l’admettre parce qu’une personne digne de foi vous l’a rapporté. Selon C.S.Lewis (dans « les fondements du christianisme »1), « Quatre-vingt-quinze pour cent des choses que vous croyez sont fondés sur l’autorité. ». Il donne l’exemple suivant : « Je crois qu’il existe une ville appelée New York. Je ne l’ai pas vue de mes propres yeux et ne pourrais prouver par un raisonnement abstrait qu’elle existe vraiment. Je le crois parce que des gens dignes de foi me l’ont assuré. […] Toute affirmation historique est fondée sur l’autorité. Aucun de nous n’a vu la prise de la Bastille ou le sacre de Napoléon. » La question est maintenant de savoir si les auteurs du Nouveau testament sont dignes de foi. Peut-on les croire sur parole ? Commençons notre évaluation critique avec les Évangiles.
7.3.1 Qui a écrit les quatre Évangiles? #
Avant d’évaluer la fiabilité des Évangiles à travers différents critères, il est important de commencer par examiner une question fondamentale : qui en sont les auteurs ?
La crédibilité d’un témoignage dépend en partie de l’identité de celui qui le donne. S’agit-il de témoins directs, de proches des témoins, ou d’auteurs plus tardifs rapportant des traditions déjà établies ?
Dans ce qui suit, nous présentons la tradition chrétienne concernant les quatre Évangiles, ainsi que l’état actuel de la recherche historique.
1. Matthieu
- Attribution traditionnelle : Selon la tradition chrétienne, cet Évangile a été écrit par Matthieu (également appelé Lévi), ancien collecteur d’impôts devenu apôtre de Jésus (cf. Matthieu 9:9).
- Témoignages anciens : Papias, évêque de Hiérapolis (début IIᵉ siècle), rapporte que « Matthieu composa les paroles [du Seigneur] en langue hébraïque, et chacun les traduisit comme il le pouvait ».
- Observations historiques : Le texte que nous possédons est en grec, et il semble utiliser comme source l’Évangile de Marc et une autre source hypothétique appelée « Q ».
- Position de la recherche moderne : La plupart des spécialistes pensent que l’auteur n’est pas l’apôtre Matthieu lui-même, mais un chrétien cultivé de langue grecque, écrivant vers 80-90 ap. J.-C., qui a organisé et adapté des traditions orales et écrites pour un public juif-chrétien.
2. Marc
- Attribution traditionnelle : L’Évangile est attribué à Jean-Marc, compagnon de l’apôtre Pierre et mentionné dans le Nouveau Testament (Actes 12:12, 1 Pierre 5:13).
- Témoignages anciens : Papias affirme que Marc a mis par écrit, « sans rien omettre ni falsifier », ce que Pierre racontait, mais « sans suivre un ordre chronologique ».
- Observations historiques : Le style est direct, avec un grec simple et des détails vivants, ce qui correspond à un témoignage oculaire transmis oralement.
- Position de la recherche moderne : Beaucoup d’historiens considèrent Marc comme le plus ancien des Évangiles (vers 65-70 ap. J.-C.), probablement écrit à Rome ou en Syrie, destiné à encourager des chrétiens persécutés. L’attribution à Jean-Marc reste plausible, mais n’est pas unanimement acceptée.
3. Luc
- Attribution traditionnelle : L’auteur serait Luc, médecin et compagnon de voyage de l’apôtre Paul, mentionné dans Colossiens 4:14, 2 Timothée 4:11 et Philémon 1:24.
- Témoignages anciens : Irénée de Lyon (fin IIᵉ siècle) confirme que Luc est l’auteur de l’Évangile qui porte son nom ainsi que des Actes des Apôtres.
- Observations historiques : L’auteur maîtrise un grec littéraire de qualité et s’adresse à un certain Théophile (Luc 1:1-4), ce qui suggère un contexte de culture hellénistique. Il indique avoir enquêté soigneusement, en consultant « ceux qui ont été dès le commencement témoins oculaires ».
- Position de la recherche moderne : L’attribution à Luc est acceptée par de nombreux chercheurs, même si certains estiment que nous ne pouvons pas en avoir la certitude absolue. L’Évangile daterait de 70-90 ap. J.-C., probablement écrit pour un public non juif.
4. Jean
- Attribution traditionnelle : Ce texte est attribué à l’apôtre Jean, fils de Zébédée, surnommé « le disciple que Jésus aimait » (Jean 21:20-24).
- Témoignages anciens : Irénée affirme tenir cette information de Polycarpe, lui-même disciple de Jean.
- Observations historiques : Le style et le contenu diffèrent fortement des trois autres Évangiles (synoptiques). La théologie est plus développée, et l’auteur se présente indirectement comme témoin oculaire (Jean 21:24).
- Position de la recherche moderne : Beaucoup de spécialistes pensent que l’Évangile a été écrit par un disciple de Jean ou par la « communauté johannique », entre 90 et 100 ap. J.-C., peut-être à Éphèse. Certains passages pourraient être de Jean lui-même, puis complétés après sa mort.
📌 En résumé, la tradition attribue les Évangiles à deux apôtres (Matthieu et Jean) et à deux compagnons d’apôtres (Marc et Luc).
Même si la recherche moderne remet en question l’attribution directe de ces textes aux personnes nommées par la tradition, il est raisonnable de penser que leurs auteurs appartenaient au cercle élargi des premiers chrétiens.
Ils évoluaient dans un environnement où les témoins directs des événements liés à Jésus étaient encore présents dans les communautés, et où la transmission des récits s’appuyait sur des liens personnels avec ces témoins. En effet, les auteurs semblent avoir été en contact avec des sources proches de la prédication apostolique, qu’il s’agisse d’apôtres eux-mêmes, de compagnons de mission ou de disciples de la première génération.
Leur rédaction s’inscrit ainsi dans un contexte où la mémoire des paroles et des actes de Jésus était encore vive et partagée, ce qui rend improbable l’idée qu’ils aient écrit sans aucun lien réel avec les événements rapportés.
7.3.2 Peut-on faire confiance aux Évangiles ? #
La question de la fiabilité des Évangiles est centrale pour qui cherche à comprendre la figure historique de Jésus.
Dans son ouvrage Jésus, l’enquête2, l’ancien journaliste d’investigation Lee Strobel propose une démarche inspirée des méthodes judiciaires pour évaluer la crédibilité de leurs auteurs à travers une série de tests.
Ces critères, utilisés également par des historiens, des juristes et des spécialistes du Nouveau Testament, permettent de mettre à l’épreuve la solidité historique des récits.
Chacun de ces tests examine un aspect précis : l’intention des auteurs, leur capacité de transmission, leur caractère, la cohérence des récits, leur impartialité, leur transparence face aux éléments embarrassants, la vérification externe par l’archéologie et l’histoire, ainsi que l’existence ou non de témoignages contemporains contradictoires.
Voici l’examen de ces huit tests, avec pour chacun :
- une définition du critère,
- les arguments en faveur de la fiabilité des Évangiles,
- les arguments en défaveur,
- et des éléments de réponse.
Note: pour chaque test, clic pour voir les arguments en faveur et défaveur.
1. Test de l’intention
But du test
Ce test vise à déterminer si les auteurs des Évangiles avaient pour objectif, explicite ou implicite, de rapporter des événements historiques réels, et non de créer de simples récits symboliques ou purement théologiques.
Arguments en faveur
- L’introduction de l’Évangile de Luc (Luc 1:1-4) suit la forme et le style des préfaces d’ouvrages historiques antiques considérés comme fiables :
« Puisque plusieurs ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, tels que nous les ont transmis ceux qui, dès le commencement, en ont été les témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la parole, il m’a semblé bon à moi aussi, après avoir tout recherché exactement depuis les origines, de te l’exposer par écrit d’une manière suivie, excellent Théophile, afin que tu reconnaisses la certitude des enseignements que tu as reçus. »
- Les Évangiles utilisent un style sobre et responsable, avec des détails fortuits et un souci d’exactitude. Ils ne contiennent pas les fioritures mythologiques fréquentes dans d’autres récits anciens.
- Même l’Évangile de Jean, qui affirme un objectif théologique (Jean 20:31 : « Ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom »), suppose que cette foi repose sur des événements réels.
Arguments contre
- Certains affirment que les premiers chrétiens, convaincus d’un retour imminent de Jésus, n’auraient pas jugé utile d’enregistrer ses paroles et ses actes.
- D’autres suggèrent que les Évangiles auraient mélangé les paroles du Jésus historique avec des prophéties chrétiennes ultérieures considérées comme ayant la même autorité.
Réponses
- La tradition juive montre qu’une attente eschatologique n’empêchait pas la consignation écrite : les prophètes étaient attendus pour un « Jour du Seigneur » imminent, mais leurs paroles étaient tout de même soigneusement conservées.
- Le Nouveau Testament distingue généralement les paroles historiques de Jésus et les prophéties ultérieures. Par exemple, dans 1 Corinthiens 7, Paul distingue entre ce qui vient directement du Seigneur (Jésus) et ce qui est son conseil apostolique :
« Aux mariés, je prescris, non pas moi, mais le Seigneur, que la femme ne se sépare point de son mari » (1 Co 7:10). « Aux autres, ce n’est pas le Seigneur, c’est moi qui dis : Si un frère a une femme non croyante… » (1 Co 7:12).
- Les débats internes de l’Église primitive (circoncision, divorce, rôle des femmes) n’ont pas été résolus en inventant de nouvelles paroles attribuées à Jésus, ce qui montre une volonté de distinguer ses propos authentiques des réflexions postérieures.
2. Test de capacité
But du test Vérifier si les auteurs et les premiers chrétiens avaient les moyens de transmettre fidèlement un témoignage sur plusieurs décennies avant la mise par écrit.
Arguments en faveur
- Les sociétés du Ier siècle fonctionnaient largement sur une tradition orale rigoureuse. Les rabbins mémorisaient l’intégralité de l’Ancien Testament ; les disciples pouvaient donc retenir bien plus que ce qui se trouve dans les Évangiles.
- Entre 80 et 90 % des paroles de Jésus utilisent une forme poétique ou rythmée, avec parallélismes et structures binaires, ce qui facilite la mémorisation.
- La communauté protégeait le contenu transmis : elle pouvait corriger publiquement un conteur si un élément essentiel était mal rapporté.
- Les variations admises dans ce type de culture (10 à 40 %) correspondent au taux observé entre les Évangiles synoptiques, variations portant surtout sur la formulation et non sur le fond.
Arguments contre
- Le risque de distorsion sur plusieurs décennies est souvent comparé au « jeu du téléphone », où un message transmis de bouche à oreille se déforme rapidement.
- Les souvenirs humains peuvent être influencés par des reconstructions ultérieures.
Réponses
- Contrairement au « jeu du téléphone », la transmission orale antique se faisait avec des vérifications régulières et des corrections publiques.
- Les variations observées portent sur des détails secondaires, le sens essentiel restant stable.
3. Test du caractère
But du test Évaluer l’intégrité morale et la sincérité des auteurs, pour estimer leur propension à rapporter la vérité.
Arguments en faveur
- Aucun élément connu ne laisse penser que les auteurs étaient malhonnêtes ou immoraux.
- Jésus enseignait une honnêteté radicale, par exemple : Matthieu 5:37 « Que votre parole soit oui, oui, non, non ; ce qu’on y ajoute vient du malin. »
- Les apôtres ont persisté à témoigner malgré la persécution, la pauvreté et, pour la majorité, une mort violente, ce qui rend peu probable une invention délibérée.
Arguments contre
- La sincérité ne garantit pas la véracité : des personnes peuvent être honnêtes et pourtant se tromper.
Réponses
- Bien que la sincérité n’assure pas l’exactitude absolue, elle diminue fortement la probabilité d’une fabrication intentionnelle.
4. Test de cohérence
But du test Mesurer la concordance entre les différents Évangiles.
Arguments en faveur
- Les Évangiles présentent un accord substantiel sur le fond, malgré des divergences dans les détails.
- Dans l’Antiquité, la cohérence se jugeait sur l’harmonie globale, pas sur une uniformité mot à mot.
- Des divergences légères indiquent une indépendance des témoins : Simon Greenleaf affirmait qu’il y a « suffisamment de discordance pour démontrer l’absence de collusion, et en même temps un tel accord sur le fond pour prouver qu’ils rapportent un même événement ».
- L’historien Hans Stier notait qu’un récit extraordinaire dépourvu de toute divergence est suspect.
Arguments contre
- Certaines divergences sont difficiles à concilier. Par exemple: le lieu de la guérison du démoniaque est appelé « pays des Gadaréniens » en Matthieu 8:28, mais « pays des Géraséniens » en Marc 5:1 et Luc 8:26 ; les généalogies de Jésus divergent entre Matthieu 1:1-17 (qui passe par Salomon et Joseph fils de Jacob) et Luc 3:23-38 (qui passe par Nathan et Joseph fils de Héli) ; enfin, les récits de guérison des aveugles à Jéricho varient, Matthieu 20:29-30 mentionnant deux aveugles, tandis que Marc 10:46 et Luc 18:35 ne parlent que d’un seul aveugle (nommé Bartimée chez Marc).
Réponses
- Des harmonisations sont possibles : Gerasa pourrait désigner une petite localité transcrite différemment, les généalogies peuvent refléter des lignées légales ou biologiques différentes.
- Dans les cas où l’explication reste incertaine, on peut suspendre le jugement, tout en reconnaissant la cohérence globale.
5. Test de partialité
But du test
Ce test examine si les auteurs des Évangiles avaient un intérêt personnel à déformer les faits, ou des préjugés idéologiques qui auraient pu altérer la véracité de leur témoignage.
Un témoin motivé par la gloire, l’argent ou le pouvoir peut être tenté de modifier un récit. À l’inverse, si le témoignage est maintenu malgré des conséquences négatives (persécution, perte de statut, mort), cela renforce sa crédibilité.
Arguments en faveur
Les auteurs des Évangiles et les disciples n’ont retiré aucun avantage terrestre de leur proclamation : au contraire, ils ont subi menaces, persécutions, emprisonnements et, pour la plupart, la mort. La tradition chrétienne ancienne rapporte leur sort :
- Matthieu : Eusèbe, citant Hégésippe (HE III.24), le situe en Éthiopie ; traditions divergentes sur sa mort : tué à la lance ou à l’épée.
- Marc : fondateur de l’Église d’Alexandrie selon Eusèbe (HE II.16) ; la tradition copte (IVᵉ s.) rapporte qu’il aurait été traîné par des chevaux jusqu’à sa mort.
- Luc : compagnon de Paul (Col 4:14) ; la tradition majoritaire dit qu’il est mort paisiblement en Grèce, mais d’autres traditions isolées affirment qu’il a subi le martyre (Pseudo-Dorothée, De vita et morte Prophetarum).
- Jean : exilé à Patmos (Apocalypse 1:9) ; Irénée (Contre les hérésies II.22) et Eusèbe (HE III.23) rapportent qu’il est mort de vieillesse à Éphèse ; Tertullien (De praescriptione haereticorum 36) mentionne une tentative de mise à mort dans l’huile bouillante, dont il aurait survécu.
- Jacques, fils de Zébédée : exécuté par l’épée sur ordre d’Hérode Agrippa I (Actes 12:1-2).
- Jacques, frère de Jésus : lapidé à Jérusalem (Flavius Josèphe, Antiquités 20.9.1) ; Eusèbe rapporte aussi qu’il aurait été précipité du haut du Temple avant d’être achevé (Histoire Ecclésiastique II.23).
- Pierre : crucifié à Rome sous Néron, selon Origène cité par Eusèbe (Histoire Ecclésiastique III.1) ; la tradition ajoute qu’il aurait demandé à être crucifié la tête en bas.
- Paul : décapité à Rome sous Néron, selon Eusèbe (Histoire Ecclésiastique II.25).
- André : selon la tradition, crucifié à Patras en Grèce sur une croix en X (Actes d’André, IIᵉ s. ; Eusèbe, HE III.1).
- Thomas : selon la tradition syriaque, il aurait prêché en Inde et y aurait été transpercé de lances (Actes de Thomas, IIIᵉ s.).
- Philippe : exécuté à Hiérapolis (Phrygie), crucifié ou lapidé (Actes de Philippe, IVᵉ s.).
- Barthélemy (Nathanaël) : Eusèbe (HE V.10) dit qu’il a prêché en Inde ; traditions divergentes : écorché vif puis décapité en Arménie (tradition arménienne), crucifié en Arabie, ou encore martyrisé en Inde.
- Simon le Zélote : selon diverses traditions, crucifié en Perse (Pseudo-Hippolyte) ou martyrisé en Syrie.
- Jude (Thaddée) : selon la tradition, tué en Perse à coups de bâton ou de hache (Actes de Thaddée).
- Matthias (remplaçant de Judas) : Eusèbe (HE I.12) mentionne son élection ; traditions divergentes : lapidé puis décapité à Jérusalem (Pseudo-Hippolyte) ou missionnaire en Éthiopie.
Note: Il faut cependant distinguer les sources bibliques et les traditions ultérieures :
- La Bible rapporte directement la mort de Jacques, fils de Zébédée (Actes 12:1-2).
- Flavius Josèphe (historien juif du Ier siècle) mentionne la mort de Jacques, frère de Jésus.
- Pour les autres apôtres, nous dépendons surtout d’écrits chrétiens plus tardifs (Eusèbe de Césarée au IVᵉ siècle, traditions locales, Actes apocryphes).
Ce que cela montre
- Les auteurs et témoins principaux n’ont pas cherché à tirer profit matériel ou politique de leur message.
- Leur persévérance, même face à la mort, rend peu plausible l’idée qu’ils aient inventé consciemment leurs récits.
- Comme le note Sean McDowell (The Fate of the Apostles, 2015), même si certaines traditions ne peuvent être confirmées historiquement à 100 %, la convergence générale montre qu’ils ont accepté des risques extrêmes sans renier leur témoignage.
Arguments contre
- Un sceptique pourrait objecter que les traditions sur la mort des apôtres ont été embellies pour inspirer la foi.
- Certains détails reposent sur des récits tardifs et ne peuvent pas être vérifiés par des sources contemporaines.
Réponses
- Même si certaines traditions contiennent des incertitudes, il est attesté de manière sûre que plusieurs disciples (Pierre, Jacques fils de Zébédée, probablement Paul) ont subi l’exécution à cause de leur foi.
- Aucun récit ne laisse penser qu’ils auraient renié publiquement leur témoignage pour sauver leur vie, ce qui est un indicateur fort de sincérité.
6. Test de dissimulation
But du test Ce test vise à vérifier si les auteurs des Évangiles ont inclus, ou au contraire écarté, des éléments embarrassants ou difficiles à expliquer. En histoire, la présence de tels détails est souvent considérée comme un signe d’authenticité : un auteur inventant un récit a tendance à supprimer ce qui pourrait nuire à sa cause.
Arguments en faveur
Les Évangiles contiennent de nombreux épisodes qui n’avantagent pas leur message ou leur image, que ce soit pour Jésus lui-même ou pour ses disciples :
Paroles de Jésus qui semblent limiter sa puissance ou son savoir
- Marc 6:5 : « Il ne put faire là aucun miracle, si ce n’est qu’il imposa les mains à quelques malades et les guérit. » → Cela pourrait être interprété comme une limitation de sa puissance.
- Marc 13:32 : « Quant au jour ou à l’heure, personne ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul. » → Ici, Jésus admet ignorer un point précis, ce qui peut sembler incompatible avec l’omniscience.
Paroles de Jésus susceptibles de choquer ou de troubler
- Matthieu 27:46 : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » → Un cri qui peut donner l’impression d’un doute ou d’un désespoir.
- Matthieu 3:14-15 : Baptême de Jésus par Jean, bien qu’il soit présenté comme sans péché. Cela peut prêter à confusion sur la nature de Jésus.
Portrait peu flatteur des disciples
Les Évangiles n’hésitent pas à rapporter des comportements qui mettent les apôtres dans une position défavorable :- Matthieu 26:69-75 : Pierre renie Jésus à trois reprises, malgré ses protestations de fidélité.
- Marc 10:35-45 : Jacques et Jean demandent les premières places dans le Royaume, provoquant l’indignation des autres.
- Marc 9:33-34 : Les disciples discutent pour savoir qui est le plus grand, au lieu de comprendre la mission de service que Jésus leur enseigne.
- Matthieu 16:21-23 : Pierre reprend Jésus en privé pour l’empêcher de parler de sa mort, et se fait sévèrement réprimander : « Arrière de moi, Satan ! »
- Marc 14:50 : « Alors tous l’abandonnèrent et prirent la fuite. »
- Réprimandes directes de Jésus pour leur incompréhension :
- Marc 4:13 : « Vous ne comprenez pas cette parabole ? Comment donc comprendrez-vous toutes les paraboles ? »
- Marc 7:18 : « Vous aussi, êtes-vous donc sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que rien de ce qui, du dehors, entre dans l’homme ne peut le souiller ? »
- Marc 8:17-18 : « Pourquoi raisonnez-vous sur le fait que vous n’avez pas de pains ? Êtes-vous encore sans intelligence et ne comprenez-vous pas ? Avez-vous le cœur endurci ? Ayant des yeux, ne voyez-vous pas ? Et ayant des oreilles, n’entendez-vous pas ? Et n’avez-vous point de mémoire ? »
Pourquoi ces éléments sont embarrassants
- Pour Jésus : ils peuvent donner l’impression de limites, d’ignorance ou de faiblesse, ce qui ne sert pas l’image d’un Messie tout-puissant.
- Pour les disciples : ces récits montrent leur lâcheté, leur ambition personnelle, leur incompréhension, et leur absence de fidélité dans les moments critiques.
Arguments contre
- Un sceptique pourrait dire que ces éléments sont ajoutés intentionnellement pour créer une impression artificielle d’honnêteté.
- Ou qu’ils servent un but pédagogique, montrant que Jésus corrige ses disciples.
Réponses
- Dans le contexte de l’Antiquité, les biographies hagiographiques omettaient généralement tout ce qui pouvait entacher la réputation du héros et de ses proches.
- La présence de ces passages dans les Évangiles est donc un fort indice que les auteurs n’ont pas cherché à cacher les faiblesses et tensions réelles, et qu’ils ont transmis un témoignage ancré dans la réalité.
7. Test des vérifications croisées
But du test
Ce test consiste à examiner si les données des Évangiles (noms de lieux, personnes, événements) correspondent à ce que l’on peut vérifier par l’archéologie, les sources historiques externes ou la géographie. Une telle concordance renforce la crédibilité de l’auteur, car elle montre un souci d’exactitude.
Arguments en faveur
Plusieurs découvertes archéologiques et références historiques externes confirment des détails présents dans les Évangiles :
| Événement / lieu | Référence biblique et citation | Découverte / preuve | Source académique |
|---|---|---|---|
| Piscine de Siloé | Jean 9:7 — « Va te laver au bassin de Siloé (nom qui signifie Envoyé). Il y alla, se lava, et s’en retourna voyant clair. » | Découverte en 2004 lors de travaux près de la Cité de David, datée de l’époque du Second Temple | Reich & Shukron, Biblical Archaeology Review, 2005 |
| Piscine de Bethesda | Jean 5:2 — « Or, à Jérusalem, près de la porte des brebis, se trouve une piscine, appelée en hébreu Bethesda, qui a cinq portiques. » (Certaines variantes manuscrites n’incluent pas explicitement le nom Bethesda) | Identifiée au nord du Temple, comportant bien cinq portiques comme décrit | J. Murphy-O’Connor, The Holy Land, 2012 |
| Inscription de Pilate | Luc 3:1 — « La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée… » et Matthieu 27:2 — « Après l’avoir lié, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Ponce Pilate, le gouverneur. » | Bloc de pierre trouvé à Césarée maritime portant l’inscription « Pontius Pilatus, préfet de Judée » | Israel Exploration Journal, 1961 |
| Maison de Pierre à Capharnaüm | Marc 1:29-31 — « En sortant de la synagogue, ils se rendirent avec Jacques et Jean dans la maison de Simon et d’André. La belle-mère de Simon était couchée avec de la fièvre ; aussitôt on parla d’elle à Jésus. Il s’approcha, la fit lever en lui prenant la main, et à l’instant la fièvre la quitta. » | Fouilles montrant une habitation transformée en lieu de culte dès le Ier siècle | V. Corbo, Biblical Archaeologist, 1975 |
| Ossuaire de Jacques (discuté) | Matthieu 13:55 — « N’est-ce pas le fils du charpentier ? Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie, et ses frères Jacques, Joseph, Simon et Jude ? » | Ossuaire portant l’inscription « Jacques, fils de Joseph, frère de Jésus » ; authenticité débattue | Israel Antiquities Authority, 2003 |
À cela s’ajoutent des sources littéraires non chrétiennes :
- Flavius Josèphe (Antiquités juives, 93-94 ap. J.-C.) mentionne Jésus, Jean-Baptiste et Jacques, frère de Jésus.
- Tacite (Annales, XV, 44) confirme que « le Christ, supplicié sous Ponce Pilate » était à l’origine du mouvement chrétien.
- Suétone (Vie de Claude, 25) évoque les troubles à Rome « sous l’impulsion de Chrestus ».
Arguments contre
- Certaines identifications archéologiques restent sujettes à débat, comme l’ossuaire de Jacques, dont l’authenticité est contestée par certains experts.
- La confirmation de certains détails géographiques ou historiques ne garantit pas que tout le récit évangélique soit exact sur le plan factuel.
Réponses
- L’abondance de correspondances précises entre les Évangiles et les données archéologiques ou historiques externes est significative : elle implique que les auteurs connaissaient bien le contexte géographique, politique et culturel du Ier siècle.
- Même si certaines preuves restent discutées, la tendance générale des découvertes depuis plus d’un siècle a été de confirmer, et non d’infirmer, de nombreux détails des Évangiles.
8. Test du témoignage contradictoire
But du test
Vérifier si des contemporains ont réfuté publiquement les récits.
Arguments en faveur
- Les adversaires juifs reconnaissent que Jésus a accompli des prodiges, mais les attribuent à une autre puissance (sorcellerie), ce qui confirme implicitement qu’il faisait effectivement ces choses.
- Aucun récit contemporain ne nie purement les faits essentiels rapportés.
- Le christianisme est né et a grandi à Jérusalem, là où les faits auraient pu être facilement démentis si inventés.
Arguments contre
- Les sources hostiles conservées sont postérieures ; il est possible que des réfutations orales aient existé sans être écrites.
Réponses
- L’absence de réfutation documentée à une époque et un lieu où il aurait été facile de le faire est significative en faveur de l’authenticité.
Conclusion : que retenir de l’examen des huit tests ? #
L’application de ces huit critères, inspirés à la fois de l’historiographie et de la méthode judiciaire, montre que les Évangiles tiennent remarquablement bien face à un examen critique.
Certes, comme tout document ancien, ils comportent des variations de détails et des différences de perspective. Mais loin de miner leur crédibilité, ces éléments renforcent même l’idée que nous avons affaire à des témoignages indépendants, enracinés dans des événements réels vécus par leurs auteurs ou par leurs sources directes.
Les évangélistes ne se présentent pas comme des chroniqueurs neutres : ils sont des témoins engagés, convaincus de la signification unique de ce qu’ils rapportent. Pourtant, leur manière de transmettre le récit — en intégrant des détails précis, en mentionnant des éléments embarrassants, en s’appuyant sur des faits vérifiables — correspond largement aux critères qui permettent aujourd’hui encore de juger de la fiabilité d’un témoignage.
En somme, tout en gardant à l’esprit la nature théologique des Évangiles et leur but spirituel, il est raisonnable de conclure que nous pouvons leur accorder un haut degré de confiance historique.
7.3.3 Les Évangiles : bien plus qu’un simple compte rendu historique #
Si nous pouvons avoir confiance dans le fait que les Évangiles rapportent fidèlement l’essentiel des événements de la vie de Jésus, le Nouveau Testament (et la Bible en général) n’est pas un manuel d’histoire au sens moderne du terme.
Elle se compose de textes rédigés dans des contextes culturels et littéraires variés, avec des objectifs qui dépassent le simple enregistrement de faits.
En effet, les Évangiles rapportent des événements de la vie de Jésus, mais leur but n’est pas seulement de transmettre des faits historiques.
Ils cherchent avant tout à annoncer un message : celui de la Bonne Nouvelle (l’Évangile) du Royaume de Dieu, tel que Jésus l’a enseigné et incarné.
Pour cette raison :
- Les récits sont parfois théologiquement organisés, plutôt que strictement chronologiques.
- Les auteurs sélectionnent, condensent ou développent certains épisodes pour en faire ressortir un enseignement particulier.
- Les événements peuvent être regroupés par thèmes plutôt que par date.
Exemple : la structure de l’Évangile selon Matthieu #
L’Évangile de Matthieu illustre bien cette organisation thématique.
Plutôt que de suivre strictement l’ordre des événements, Matthieu organise son récit autour de cinq grands discours de Jésus, qui structurent tout le livre :
- Le Sermon sur la montagne (Matthieu 5–7) — Enseignement sur la vie dans le Royaume de Dieu.
- Le discours missionnaire (Matthieu 10) — Instructions aux apôtres envoyés en mission.
- Les paraboles du Royaume (Matthieu 13) — Enseignement sur la nature et la croissance du Royaume.
- Le discours sur la vie communautaire (Matthieu 18) — Règles de vie pour les disciples.
- Le discours sur la fin des temps (Matthieu 24–25) — Enseignement sur le jugement et l’espérance.
Chacun de ces blocs se termine par une formule semblable :
« Quand Jésus eut achevé ces discours… » (par ex. Matthieu 7:28, 11:1, 13:53, 19:1, 26:1).
Ce découpage n’est pas un hasard : il rappelle symboliquement les cinq livres de la Torah, soulignant que Jésus est présenté comme le nouveau Moïse qui apporte la Loi parfaite.
7.3.4 Conclusions #
En définitive, je suis convaincue que les auteurs des Evangiles ont cherché, avec sincérité et fidélité, à retranscrire la vie de Jésus telle qu’ils l’avaient vue, vécue, ressentie, ou telle qu’elle leur avait été transmise par des témoins directs. Leur écriture ne visait pas à produire un manuel d’histoire moderne, centré exclusivement sur une restitution brute des faits. Elle s’inscrivait dans une démarche plus riche : raconter les événements de manière à en faire émerger pleinement le sens spirituel et le message que Jésus voulait transmettre. Ce regard, nourri par leur foi, leurs émotions et leur compréhension personnelle, a donné naissance à des récits qui allient mémoire historique et profondeur théologique, pour que le lecteur puisse non seulement connaître ce qui s’est passé, mais aussi comprendre pourquoi cela importe encore aujourd’hui.
L’examen des Évangiles à travers différents critères — intention de rapporter des faits, capacité de transmission, caractère des auteurs, cohérence des récits, absence de partialité, présence d’éléments embarrassants, vérifications externes et absence de témoignages contradictoires solides — montre qu’ils présentent un haut degré de crédibilité historique. Il est donc raisonnable de conclure que les auteurs des Évangiles sont des témoins fiables, qui ont cherché, avec sincérité et fidélité, à retranscrire la vie de Jésus et son message (tel qu'ils l'ont compris). Leur récit est cependant empreint de leur foi, de leurs émotions, de leur personnalité et de leur arrière-plan culturel et social, ce qui lui donne à la fois sa profondeur théologique et sa dimension humaine.
Pour aller plus loin #
Lewis, C. S. (2006). Les fondements du christianisme (trad. Jacques Blondel). Valence : Ligue pour la Lecture de la Bible. 230 p. ISBN 978‑2‑85031‑580‑0 ↩︎
Strobel, L. (2018). Jésus : l’enquête : un journaliste d’expérience à la poursuite du plus grand événement de l’Histoire (trad. Marie‑Thérèse Martin). Bruxelles : VIDA. ISBN 978‑2‑84700‑307‑9. ↩︎