7.4 Lire le Nouveau Testament : un style parfois difficile

7.4 Lire le Nouveau Testament : un style parfois difficile

Après avoir vu que le texte du Nouveau Testament a été fidèlement transmis, que le canon s’est formé selon des critères solides et que ses auteurs sont des témoins dignes de confiance, nous avons désormais toutes les bases pour aborder sa lecture avec un esprit ouvert et en toute confiance. La première chose qui frappe pourtant le lecteur moderne, c’est le style particulier des Évangiles, qui peut paraître difficile à lire de prime abord : parfois étrange, répétitif ou mystérieux, loin des habitudes littéraires d’aujourd’hui. Plusieurs raisons expliquent cette impression.

D’abord, les Évangiles et les autres écrits ont été rédigés en grec koinè, la langue courante de l’Empire romain, mais avec de fortes influences sémitiques. Les auteurs pensaient, parlaient et priaient en hébreu ou en araméen, et cette structure linguistique transparaît dans leur grec. De plus, une grande partie du message de Jésus a d’abord circulé oralement avant d’être mis par écrit : cela explique l’usage de formules répétitives, de parallélismes et de refrains, qui facilitaient la mémorisation et la proclamation publique. Enfin, les textes du Nouveau Testament ne cherchent pas à être de la littérature « élégante » au sens grec classique, mais plutôt à témoigner, enseigner et exhorter. Cela donne des enchaînements abrupts, des images fortes et des styles très différents d’un livre à l’autre.


7.4.1 Exemples de passages difficiles ou particuliers pour un lecteur moderne #

Plusieurs passages illustrent ce style particulier et la difficulté de lecture qu’il entraîne.

  1. Les Béatitudes (Matthieu 5:3-10)

    « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !
    Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
    Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre !
    Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés !
    Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde !
    Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !
    Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu !
    Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux ! »

    La répétition du mot « heureux » correspond au parallélisme hébraïque, une forme poétique destinée à l’oralité et à la mémorisation. Mais pour un lecteur moderne, cette insistance peut sembler redondante.


  1. Le Prologue de Jean (Jean 1:1-2)

    « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.
    Elle était au commencement avec Dieu. »

    La répétition circulaire renforce l’idée que la Parole (le Logos) est éternelle et divine, mais elle peut paraître lourde ou mystérieuse pour des lecteurs modernes habitués à la concision.


  1. Les expressions araméennes conservées dans le texte grec

    Marc 5:41 :

    « Il la saisit par la main, et lui dit : Talitha koum, ce qui signifie : Jeune fille, lève-toi, je te le dis. »

    Matthieu 27:46 :

    « Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Éli, Éli, lama sabachthani ? c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

    Ces mots, laissés en araméen dans le texte grec, rappellent l’oralité originale. Pour un auditeur du Ier siècle, cela donnait de l’authenticité ; pour nous, cela peut sembler une « intrusion » dans le récit.


  1. Les discours longs et répétitifs de Jésus

    Jean 6:53-56 est un exemple frappant :

    « Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en vous-mêmes.
    Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle ; et je le ressusciterai au dernier jour.
    Car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage.
    Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. »

    Cette insistance peut paraître excessive à la lecture moderne, mais elle correspond à un style oral destiné à frapper les esprits et à faciliter la mémorisation.


  1. Le langage apocalyptique

    Enfin, certains passages relèvent du style apocalyptique, avec des images très symboliques.
    Apocalypse 13:1-2 :

    « Puis je vis monter de la mer une bête qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème.
    La bête que je vis ressemblait à un léopard ; ses pieds étaient comme ceux d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Le dragon lui donna sa puissance, son trône, et une grande autorité. »

Un lecteur moderne peut trouver ce langage incompréhensible, mais il s’agit de codes symboliques bien connus dans la littérature apocalyptique juive, héritée notamment du livre de Daniel.


7.4.2 Le cas particulier de l’expression « Fils de l’homme » #

Un autre aspect qui m’a déconcertée est l’expression par laquelle Jésus parle de lui-même : « le Fils de l’homme ». Elle apparaît de nombreuses fois dans les Évangiles et peut sembler étrange, car Jésus utilise la troisième personne pour se désigner.

Cette expression se comprend de deux manières complémentaires.

  1. Une auto-désignation messianique et scripturaire

    Dans l’Ancien Testament, « fils de l’homme » (ben adam) peut simplement désigner un être humain. Par exemple, en Ézéchiel 2:1 :

    « Il me dit : Fils de l’homme, tiens-toi debout, et je te parlerai. »

    Le titre souligne ici la nature humaine du prophète par contraste avec la grandeur divine.

    Mais en Daniel 7:13-14, le sens change radicalement :

    « Je regardais pendant mes visions nocturnes, et voici, sur les nuées des cieux arriva quelqu’un de semblable à un fils d’homme ; il s’avança vers l’Ancien des jours, et on le fit approcher de lui.
    On lui donna la domination, la gloire et le règne ; et tous les peuples, nations et hommes de toutes langues le servirent.
    Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit. »

    Jésus reprend explicitement cette image dans des passages clés.
    En Marc 14:62, devant le Sanhédrin, il déclare :

    « Vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel. »

    Il s’agit d’une revendication directe de la figure messianique de Daniel.

    De même, en Marc 10:45 :

    « Car le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs. »

    Ici, il combine la figure glorieuse de Daniel avec le rôle humble du Serviteur souffrant d’Ésaïe 53.

    Dans cette lecture, Jésus choisit un titre biblique reconnu mais moins explosif politiquement que « Messie » ou « Roi des Juifs ». Cela lui permet de révéler progressivement son identité, tout en évitant un affrontement prématuré avec les autorités.


  1. Une tournure idiomatique araméenne

    Il faut aussi se rappeler que Jésus parlait araméen, et que l’expression « fils de l’homme » se disait bar enash dans sa langue. En araméen, cette expression pouvait être un simple idiome signifiant « moi » ou « un homme comme moi », utilisé de manière indirecte et naturelle à l’oral.

    En français ancien, un roi pouvait dire « votre serviteur » pour parler de lui-même : à l’oral, cela ne sonnait pas comme une distance, mais comme une formule courante.

    Or, les paroles de Jésus ont d’abord circulé oralement en araméen avant d’être traduites en grec. Les Évangiles utilisent l’expression grecque ὁ υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου (« le fils de l’homme »). Dans cette langue, la troisième personne est beaucoup plus nette, et la formule prend une coloration théologique plus lourde.

    Un exemple se trouve en Matthieu 8:20 :

    « Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. »

    À l’oral araméen, cette phrase pouvait être entendue comme : « Moi, je n’ai pas où reposer ma tête », ce qui sonnait beaucoup plus direct et personnel.

    De même, en Matthieu 12:8 :

    « Car le Fils de l’homme est maître du sabbat. »

    L’auditeur pouvait comprendre simplement : « Moi, je suis maître du sabbat », sans y percevoir une formulation distante.


7.4.3 Conclusion #

La difficulté de lecture du Nouveau Testament ne vient pas d’un manque de clarté des auteurs, mais du décalage culturel, linguistique et stylistique entre leur époque et la nôtre. Les répétitions, les parallélismes, les idiomes araméens et le langage symbolique étaient naturels pour un auditoire du Ier siècle. De même, l’expression « Fils de l’homme » est à la fois une référence messianique issue des Écritures et une tournure idiomatique de l’araméen. Ce double niveau nous permet de mieux comprendre comment Jésus exprimait son identité de manière accessible à ses contemporains tout en révélant progressivement la profondeur de sa mission.

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