Question 4

Un Dieu tout-puissant et parfaitement bon est-Il compatible avec l’existence du mal?

Le problème du mal désigne la difficulté à concilier l’existence du mal avec celle d’un Dieu omniscient, omnipotent et parfaitement bon. Sous certaines formes, il rejoint ce qu’on appelle le paradoxe d’Épicure.

Le paradoxe d’Épicure est un raisonnement logique attribué au philosophe grec qui met en tension l’existence du mal et l’idée d’un Dieu à la fois tout-puissant, tout-connaissant et totalement bienveillant.

1. Le paradoxe classique #

Le raisonnement repose sur trois attributs traditionnellement attribués à Dieu : la toute-puissance, l’omniscience et l’omnibienveillance.

Il en résulte un trilemme, fondé sur l’incapacité à maintenir simultanément les trois propositions suivantes :
(1) le mal existe ;
(2) il existe une divinité capable d’empêcher le mal ;
(3) il existe une divinité qui désire empêcher le mal.

On peut sauver deux propositions, mais seulement en renonçant à la troisième.

Autrement dit :

  • S’il est omniscient et tout-puissant, Dieu connaît tout le mal et peut y mettre fin.
    Comme il ne le fait pas, il semble ne pas être parfaitement bon.

  • S’il est tout-puissant et omnibienveillant, Dieu veut et peut éliminer le mal.
    S’il ne le fait pas, il semble ne pas être omniscient.

  • S’il est omniscient et omnibienveillant, Dieu connaît tout le mal et veut le supprimer.
    S’il ne le fait pas, il semble ne pas être tout-puissant.

Conclusion proposée :

Si ces trois attributs sont logiquement incompatibles avec l’existence du mal, alors un Dieu qui les posséderait tous n’existe pas.


2. Avant d’aller plus loin : que signifie “le mal” ? #

Pour discuter sérieusement, il faut préciser ce que recouvre le mot mal.

L’idée de mal est associée à tous les événements accidentels ou non, aux comportements ou aux états de fait jugés nuisibles, destructeurs ou immoraux, et qui sont sources de souffrances morales ou physiques.

a) Le mal moral
Maux dus à l’action d’agents libres : violence, injustice, corruption, haine, abus de pouvoir.
Ils découlent des choix humains.

b) Le mal naturel
Souffrance indépendante de décisions humaines : maladies, catastrophes naturelles, accidents, phénomènes biologiques.
Ils découlent des lois de la nature.

Cette distinction est essentielle, car les deux types de mal ne posent pas les mêmes problèmes philosophiques.


3. Comment tenter de résoudre le trilemme ? #

Pour résoudre le problème du mal, il faut renoncer à l’une des deux affirmations suivantes :

  1. le mal existe ;
  2. un Dieu omnipotent, omniscient et parfaitement bon existe.

Plusieurs stratégies théoriques ont été proposées :

  • Abandonner l’idée de bonté absolue : Dieu n’est pas concerné par la souffrance humaine, ou ne l’empêche pas.
  • Abandonner l’idée de toute-puissance : conception d’un Dieu qui agit avec le monde, mais ne contrôle pas tout.
  • Requalifier l’existence du mal : les souffrances seraient nécessaires à un bien supérieur ou à l’ordre général.
  • Abandonner l’idée de Dieu (position athée).

Y-a-t-il une autre option? Avant de faire son choix, il est utile d’analyser les hypothèses cachées du paradoxe.


4. Hypothèses sous-jacentes #

Hypothèse 1 — « Un Dieu bon supprimerait toute souffrance immédiatement » #

Nous pensons spontanément qu’un Dieu bon empêcherait toute souffrance.
Mais dans la vie courante :

  • un chirurgien ampute pour sauver une vie,
  • un parent laisse un enfant affronter une difficulté,
  • un professeur laisse l’erreur former l’élève.

La bonté ne signifie donc pas zéro souffrance, mais parfois souffrance limitée en vue d’un bien supérieur.
Le paradoxe suppose une définition très réduite de la bonté divine, qui n’est pas forcément celle des traditions religieuses.


Hypothèse 2 — « La toute-puissance signifie pouvoir faire absolument tout » #

Beaucoup imaginent la toute-puissance comme :

Dieu peut faire absolument n’importe quoi, y compris des contradictions.

Mais la philosophie classique dit : Dieu peut faire tout ce qui est logiquement possible, pas ce qui est absurde (un cercle carré, 2+2=5…).

Cela inclut une conséquence importante :

Dieu ne peut pas donner une véritable liberté à une créature tout en garantissant qu’elle ne fera jamais le mal.

Ce n’est pas une limite de puissance, mais une limite de la logique elle-même.

Or si le mal moral vient de choix libres, la question change :

  • Est-il logiquement possible de créer des êtres libres qui choisiraient toujours le bien ?
  • Est-ce encore de la liberté ?
  • Un amour “programmé” serait-il vraiment de l’amour ?

Beaucoup de philosophes (théistes ou non) reconnaissent que : Un monde avec liberté authentique implique nécessairement la possibilité du mal moral.

Maintenant, vous vous dites peut-être:

“Même si Dieu ne peut empêcher le mal moral sans retirer la liberté, pourquoi ne pourrait-Il pas au moins empêcher les maladies, les catastrophes naturelles, les séismes, les virus, bref tout ce qui n’est pas causé par la liberté humaine ? Ne pourrait-Il pas créer un monde parfait, sans aucun mal naturel ?”.

À première vue, cela semble raisonnable. Mais une analyse plus approfondie montre que la notion même de “monde sans mal naturel” est loin d’être simple.

Le point clé: Un monde sans mal naturel serait un monde sans lois naturelles stables.

En effet, pour éliminer tout mal naturel, il faudrait éliminer tout ce qui, dans les lois de la physique et la biologie, peut produire de la souffrance. Or les mêmes lois qui rendent la vie possible produisent aussi, par nécessité, certaines formes de souffrance :

  • La tectonique des plaques rend la planète habitable (recyclage du carbone, atmosphère stable), mais produit aussi tremblements de terre et tsunamis.
  • Les lois de l’évolution rendent possible la vie complexe, mais impliquent aussi maladies, prédation, compétition, mutations.
  • Le feu permet de se chauffer et de cuire des aliments, mais peut aussi brûler et détruire.

Autrement dit : Les mêmes mécanismes qui permettent la vie permettent aussi le mal naturel. Supprimer l’un implique de supprimer l’autre.

Un monde “sans mal naturel” signifierait donc un monde sans lois naturelles cohérentes, ou dont Dieu modifie les effets en permanence.

Mais un univers où les lois changent au gré des besoins immédiats ne serait :

  • ni stable,
  • ni compréhensible,
  • ni prévisible,
  • ni habitable.

C’est un monde où l’on ne pourrait ni apprendre, ni anticiper, ni même exister de manière durable. En effet, imagine un monde où :

  • chaque virus serait instantanément neutralisé,
  • chaque tremblement de terre stoppé,
  • chaque cellule cancéreuse corrigée,
  • chaque accident annulé,
  • chaque chute de pierre suspendue en plein vol,
  • chaque sécheresse interrompue,
  • chaque température extrême ajustée au degré parfait.

Cela ferait un univers :

  • intégralement contrôlé,
  • sans autonomie,
  • où la causalité naturelle n’existe plus,
  • où l’apprentissage et la science deviennent inutiles (car l’univers serait imprévisible),
  • où la vie elle-même serait un miracle permanent, non un processus naturel.

Autrement dit : Ce serait un monde où Dieu ne créerait rien : Il ferait tout à la place de la création.

Le mal naturel n’est pas simplement un “défaut” que Dieu pourrait éliminer sans conséquence. Il est profondément lié :

  • à la stabilité des lois naturelles,
  • à la possibilité de la vie,
  • à la croissance morale,
  • à la vulnérabilité propre à la matière,
  • et à l’autonomie du monde créé.

On peut le juger tragique — il l’est. Mais ce n’est pas une contradiction logique.

Ainsi : Empêcher tout mal naturel reviendrait à détruire les conditions mêmes d’un monde matériel stable, autonome et habitable.


4. Les conséquences “bénéfiques” du mal #

De nombreux biens humains dépendent de la présence de risques réels :

  • Le courage suppose la possibilité d’un danger.
  • La compassion suppose la possibilité de souffrance.
  • La responsabilité suppose la possibilité d’échec.
  • La générosité suppose la possibilité de manque.
  • Le dévouement suppose la possibilité de perte.

Dans un monde où rien de mauvais ne peut arriver :

  • on ne peut ni protéger,
  • ni soigner,
  • ni aider,
  • ni apprendre à aimer dans la fragilité réelle.

Beaucoup de traditions spirituelles affirment que certaines vertus n’existent qu’en contexte de vulnérabilité.


En résumé #

IL suffit qu’il existe une seule possibilité logique où Dieu a des raisons suffisantes de permettre le mal (liberté, croissance morale, bien supérieur, stabilité de la nature…) pour que la contradiction disparaisse.

Ça ne prouve pas qu’un Dieu omniscient, omnipotent et bon existe. Mais ça montre que le paradoxe, à lui seul, ne suffit pas pour conclure qu’Il n’existe pas.

Le paradoxe suppose un Dieu qui :

  • contrôle tout en temps réel,
  • intervient à chaque seconde,
  • empêche directement chaque souffrance.

Mais ce n’est pas la vision de Dieu de toutes les traditions.

Par exemple : certains pensent que Dieu laisse à la création une véritable autonomie (lois physiques, évolution, liberté humaine),
et n’agit pas toujours de façon coercitive.

Plus on adopte cette vision, moins le paradoxe s’applique tel quel.


Conclusion #

Le paradoxe d’Épicure reste une question légitime, profonde, qui touche tout le monde — croyants et non-croyants.
Mais quand on examine ses présupposés, on voit qu’il ne constitue pas une contradiction logique insurmontable.

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