3.3 Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

3.3 Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Dans les sections précédentes, nous avons vu que l’univers a très probablement un commencement. Que ce soit à travers la théorie du Big Bang, ou l’impossibilité de traverser un passé infini d’événements successifs, tout semble indiquer que le cosmos n’est pas éternel dans le passé. Reste alors une question fondamentale, vertigineuse :

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Si l’univers a commencé à exister, quelque chose d’extérieur à l’univers doit être à l’origine de ce commencement. C’est ici qu’intervient l’argument cosmologique de Kalam, remis au goût du jour par le philosophe William Lane Craig.


L’argument de Kalam : énoncé #

L’argument peut se formuler simplement en trois étapes :

  1. Tout ce qui commence à exister a une cause.
  2. L’univers a commencé à exister.
  3. Donc, l’univers a une cause.

William Lane Craig, The Kalām Cosmological Argument, 1979.

La conclusion est claire : l’univers ne peut pas être son propre fondement. Il découle nécessairement d’une cause première, indépendante du temps, de l’espace et de la matière.

Dans l’argument de Kalam, les points 1 et 2 sont des prémisses (ou axiomes, voir Chapitre 2). Nous avons vu dans les sections précédentes deux arguments en faveur du commencement de l’univers.

Qu’en est-il du premier prémisse? Le premier pilier de l’argument cosmologique de Kalam affirme que tout ce qui commence à exister doit avoir une cause. À première vue, cette proposition semble évidente, presque triviale. Pourtant, elle mérite une analyse rigoureuse, tant elle a suscité débats et objections en philosophie comme en physique.


✅ Arguments en faveur de la prémisse #

  1. L’expérience universelle du réel

    Dans toute notre expérience ordinaire, les choses n’apparaissent jamais sans raison. Lorsqu’un objet, un bruit ou un phénomène se manifeste, notre premier réflexe est d’en chercher la cause. Ce réflexe n’est pas une superstition, mais le socle même de la pensée rationnelle et scientifique.

    Imaginons qu’une sphère apparaisse soudain au milieu d’une pièce vide : accepterions-nous qu’elle soit « simplement apparue », sans origine ni raison ? Une telle réponse heurterait notre raison profonde.

  2. Le néant ne peut rien produire

    Le néant n’est pas un vide physique ; c’est l’absence totale d’être, de propriété, de potentiel. Or, ce qui n’a aucune propriété ne peut engendrer quoi que ce soit. La causalité n’est donc pas un simple principe empirique, mais une exigence logique : l’être ne peut surgir de l’absolue inexistence.

  3. Absence de contre-exemples concluants

    À ce jour, aucun phénomène observé ne semble véritablement surgir du néant. Même les événements apparemment aléatoires du monde quantique – désintégrations, fluctuations du vide – surviennent dans un contexte physique préexistant et selon des lois déterminées. Il ne s’agit donc pas de création ex nihilo.


❌ Objections à la prémisse #

  1. Les phénomènes quantiques seraient non causés

    En mécanique quantique, certains événements – comme la désintégration radioactive – semblent se produire sans cause déterminable. Cela pourrait remettre en question l’universalité du principe de causalité.

    Toutefois, ces événements n’émergent pas du néant : ils surviennent dans un vide structuré, selon des lois probabilistes. Il s’agirait donc, non pas d’une absence de cause, mais d’une causalité non déterministe.

  2. La critique empiriste de la causalité (Hume)

    Le philosophe David Hume soutenait que la causalité n’est pas une nécessité rationnelle, mais une habitude de pensée. Nous constatons des régularités, mais nous ne percevons jamais directement le lien causal. Dès lors, affirmer qu’un commencement implique une cause ne serait pas une vérité nécessaire, mais une inférence psychologique.

  3. Flou conceptuel du “commencement”

    Certains objets ou phénomènes – comme les montagnes, les nuages ou les vagues – ont des débuts difficiles à définir. Étendre ce flou au cas de l’univers pourrait rendre le concept de commencement problématique.

  4. Peut-on appliquer le principe à l’univers lui-même ?

    L’univers n’est pas un objet au sein d’un cadre plus large ; il englobe tout l’espace-temps et les lois physiques. Peut-on donc lui appliquer les lois qu’il contient ? Certains soutiennent que la causalité, comme le temps, pourrait ne pas exister “avant” l’univers.

  5. Problème de la causalité hors du temps

    La causalité présuppose un avant et un après. Or, s’il n’existait pas de temps avant l’univers, alors le concept même de “cause” devient flou. Peut-on alors affirmer qu’un commencement hors du temps requiert une cause ?


En résumé #

Malgré les critiques, la prémisse selon laquelle tout ce qui commence à exister a une cause demeure selon moi raisonnablement solide. Elle repose sur une longue tradition philosophique, sur notre expérience constante du réel et sur l’impossibilité logique qu’une chose surgisse du néant absolu. Les objections, bien que sérieuses, ne parviennent pas à démontrer que cette prémisse est invalide – tout au plus, elles en questionnent l’applicabilité à des domaines extrêmes, comme le début de l’univers.

L’argument de Kalam ne prétend pas prouver tout ce que l’on peut croire sur Dieu, mais il constitue une piste rationnelle forte en faveur de l’existence d’un agent créateur au commencement de l’univers.

© 2026 Le Pèlerin Rationnel — Tous droits réservés