3.4 Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Dans les sections précédentes, nous avons vu que l’univers a très probablement un commencement. Que ce soit à travers la théorie du Big Bang, l’étude de modèles alternatifs tels que le Big Bounce ou certains scénarios quantiques, ou encore l’impossibilité de traverser un passé infini d’événements successifs, tout converge vers l’idée que le cosmos n’est pas éternel dans le passé — même si certains modèles envisagent un état antérieur, comme un vide quantique, qui ne doit pas être confondu avec un néant absolu.
Reste alors une question fondamentale, vertigineuse :
Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Si l’univers a commencé à exister, il devient naturel de se demander s’il possède une cause — et, le cas échéant, quelle pourrait être la nature d’une telle cause. C’est ici qu’intervient l’argument cosmologique de Kalam, remis au goût du jour par le philosophe William Lane Craig.
L’argument de Kalam : énoncé #
L’argument peut se formuler simplement en trois étapes :
- Tout ce qui commence à exister a une cause.
- L’univers a commencé à exister.
- Donc, l’univers a une cause.
William Lane Craig, The Kalām Cosmological Argument, 1979.
La conclusion est claire : l’univers ne peut pas être son propre fondement. Il découle nécessairement d’une cause première, indépendante du temps, de l’espace et de la matière.
Dans l’argument de Kalam, les points 1 et 2 sont des prémisses (ou axiomes, voir Chapitre 2). Nous avons vu dans les sections précédentes deux arguments en faveur du commencement de l’univers.
Qu’en est-il du premier prémisse? Le premier pilier de l’argument cosmologique de Kalam affirme que tout ce qui commence à exister doit avoir une cause. À première vue, cette proposition semble évidente, presque triviale. Pourtant, elle mérite une analyse rigoureuse, tant elle a suscité débats et objections en philosophie comme en physique.
✅ Arguments en faveur de la prémisse #
L’expérience universelle du réel
Dans toute notre expérience ordinaire, les choses n’apparaissent jamais sans raison. Lorsqu’un objet, un bruit ou un phénomène se manifeste, notre premier réflexe est d’en chercher la cause. Ce réflexe n’est pas une superstition, mais le socle même de la pensée rationnelle et scientifique.
Imaginons qu’une sphère apparaisse soudain au milieu d’une pièce vide : accepterions-nous qu’elle soit « simplement apparue », sans origine ni raison ? Une telle réponse heurterait notre raison profonde.
Le néant ne peut rien produire (argument logique)
Le néant n’est pas un vide physique, mais l’absence totale d’être, de propriété et de potentiel. Or, ce qui ne possède aucune propriété ne peut produire quoi que ce soit.
Cet argument est de nature logique et métaphysique : il ne dépend pas de l’expérience, mais de l’analyse même du concept de néant.
De rien, rien ne vient (ex nihilo nihil fit).
Absence de contre-exemples concluants
Indépendamment de toute analyse philosophique, l’expérience confirme cette intuition : aucun phénomène observé ne semble véritablement surgir du néant.
Les phénomènes quantiques sont parfois invoqués comme contre-exemples. En effet, certains événements — comme la désintégration radioactive — apparaissent imprévisibles et semblent se produire sans cause déterminable.
Cependant, ces événements ne surgissent pas du néant. Ils se produisent dans un cadre physique préexistant, régi par des lois et des structures bien définies.
Il ne s’agit donc pas d’une création ex nihilo, mais plutôt d’une causalité non déterministe : le résultat précis n’est pas prévisible, mais il s’inscrit dans un système de lois.
Ainsi, les phénomènes quantiques ne constituent pas des contre-exemples clairs au principe selon lequel tout ce qui commence à exister a une cause. Voir ci-dessous.
❌ Objections à la prémisse #
La critique empiriste de la causalité (Hume)
Le philosophe David Hume soutenait que la causalité n’est pas une nécessité rationnelle, mais une habitude de pensée. Selon lui, nous constatons des régularités, mais nous ne percevons jamais directement le lien causal. Dès lors, affirmer qu’un commencement implique une cause ne serait pas une vérité nécessaire, mais une inférence psychologique fondée sur l’habitude.
Flou conceptuel du “commencement”
Certains phénomènes — comme les montagnes, les nuages ou les vagues — possèdent des débuts progressifs et difficiles à délimiter avec précision.
Étendre ce constat au cas de l’univers pourrait rendre le concept même de commencement ambigu : s’agit-il d’un instant précis, ou d’un processus graduel ? Cette indétermination pourrait fragiliser la première prémisse.
Peut-on appliquer le principe à l’univers lui-même ?
L’univers n’est pas un objet parmi d’autres : il englobe l’ensemble de l’espace, du temps et des lois physiques. Peut-on dès lors lui appliquer des principes que nous tirons de l’observation de phénomènes internes à cet univers ?
Certains soutiennent que la causalité pourrait elle-même dépendre de la structure de l’univers, et ne pas être applicable à son origine.
Problème de la causalité hors du temps
La causalité est généralement pensée comme une relation entre un “avant” et un “après”. Or, si le temps commence avec l’univers, il n’existerait aucun “avant” au sens strict.
Le concept même de cause devient alors difficile à formuler : peut-on encore parler de causalité en l’absence de temporalité ? Ou faut-il repenser la cause comme une relation de dépendance non temporelle ?
La physique quantique remet-elle en cause la causalité ? #
Dans une interview consacrée au lien entre physique quantique et métaphysique (voir la vidéo ci-dessous1), le physicien Yves Dupont apporte un éclairage intéressant sur la question de la causalité.
On entend souvent dire que la physique quantique aurait « détruit » le principe de causalité, comme si certains phénomènes pouvaient désormais se produire sans aucune cause. Pourtant, cette idée repose en grande partie sur un malentendu.
En réalité, la physique quantique ne supprime pas la causalité : elle en modifie profondément notre compréhension.
En physique classique, la causalité est intuitive. Un objet en pousse un autre, et l’on peut facilement identifier une cause directe suivie d’un effet. Mais dans le monde quantique, cette représentation devient insuffisante. Les particules ne se comportent pas comme de simples objets localisés : elles sont décrites par des états quantiques (ou fonctions d’onde), beaucoup plus abstraits.
Si l’on s’en tient à une vision purement « matérielle » des particules, certains phénomènes peuvent sembler incohérents, voire acausaux. En revanche, lorsqu’on les interprète à partir des états quantiques, une forme de cohérence réapparaît.
D’ailleurs, l’équation fondamentale de la mécanique quantique — l’évolution des états — reste déterministe : si l’on connaît l’état initial d’un système, on peut en déduire son évolution.
La difficulté apparaît au moment de la mesure. À ce stade, le résultat obtenu n’est pas déterminé de manière certaine, mais seulement probabiliste. On observe alors ce que certains physiciens appellent un hasard irréductible, c’est-à-dire un résultat dont la cause précise n’est pas accessible dans le cadre des lois physiques.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a aucune cause, mais plutôt que la causalité ne se manifeste pas toujours sous une forme simple et directement observable.
En résumé: La physique quantique ne montre pas que les événements se produisent « sans raison ». Elle suggère plutôt que :
- la causalité classique est insuffisante pour décrire le réel en profondeur ;
- l’évolution des systèmes quantiques reste structurée et intelligible ;
- mais le résultat précis des mesures introduit une dimension probabiliste qui dépasse notre intuition habituelle.
Autrement dit, la causalité n’est pas abolie — elle devient plus subtile.
En résumé #
Malgré les critiques, la prémisse selon laquelle tout ce qui commence à exister a une cause demeure selon moi raisonnablement solide. Elle repose sur une longue tradition philosophique, sur notre expérience constante du réel et sur l’impossibilité logique qu’une chose surgisse du néant absolu. Les objections, bien que sérieuses, ne parviennent pas à démontrer que cette prémisse est invalide – tout au plus, elles en questionnent l’applicabilité à des domaines extrêmes, comme le début de l’univers.
Dans ce contexte, l’argument cosmologique de Kalam propose une conclusion simple : si l’univers a réellement commencé à exister, alors il doit son existence à une cause première, indépendante de l’espace, du temps et de la matière.
Pour aller plus loin: #
La PHYSIQUE QUANTIQUE prouve-t-elle l’existence de DIEU ? (Interview avec le physicien Yves Dupont), Matthieu Lavagna, https://www.youtube.com/watch?v=uCRNMZaMALM ↩︎