4. De la cause première… à Dieu ? Une enquête philosophique
Dans le chapitre précédent, en partant des axiomes suivant (cf Chapitre pour définition de axiomes):
Axiome 1: Tout ce qui commence à exister a une cause.
Axiome 2: L’univers a commencé à exister.
nous avons montré l’affirmation suivante:
Affirmation 1 :
L’univers ayant eu un commencement, il dépend donc d’une cause extérieure à lui-même — une réalité incréée, immatérielle, hors du temps, puissante au plus haut degré, intentionnelle ou personnelle. Cette réalité constitue la cause première de tout ce qui existe.
Mais peut-on aller plus loin ? Peut-on montrer que cette cause première n’est pas une simple force impersonnelle, mais une entité dotée d’intelligence et de volonté, que l’on peut appeler Dieu — non pas au sens religieux, mais au sens philosophique ?
C’est ce que nous allons explorer ici, en suivant un raisonnement purement rationnel, tout en considérant les principales objections.
1. La cause première est nécessaire #
Tout d’abord, précisons deux notions fondamentales :
Un être contingent est un être qui aurait pu ne pas exister. Son existence dépend d’autre chose. Il a besoin d’une cause ou d’une condition extérieure pour exister.
Exemples : un arbre, une étoile, une personne, une planète… Tous sont apparus à un moment donné, et pourraient ne pas exister.
Un être nécessaire, en revanche, est un être qui ne peut pas ne pas exister. Il existe par lui-même, sans dépendre d’aucune autre réalité. Il n’a pas de cause, pas de commencement, pas de fin.
Un tel être n’est pas « possible » ou « probable » : il est de façon inconditionnée.
Son essence implique son existence.
Ces deux notions sont fondamentales pour comprendre pourquoi la cause première — celle qui est à l’origine de tout — ne peut pas être contingente, mais doit être nécessaire.
Raisonnement : pourquoi la cause première ne peut pas être contingente
Un être contingent n’existe pas par lui-même. Il a besoin d’une cause extérieure pour exister.
Mais la cause première est, par définition, la réalité qui explique tout le reste.
Elle est la source de l’existence de tout ce qui commence à exister.Si la cause première était contingente, elle aurait besoin d’une autre cause.
Mais dans ce cas, elle ne serait plus première.Il est incohérent d’avoir une cause première qui dépendrait d’une autre réalité.
Il faut donc qu’elle existe par elle-même, sans condition.
Ainsi, la cause première ne peut pas être contingente. Elle doit être nécessaire: son existence ne dépend d’aucune cause. Elle est absolument inconditionnée.
2. La cause première est immuable #
Nous avons vu que la cause première est un être nécessaire : elle existe par elle-même, sans dépendance, sans cause extérieure.
Pourquoi ne peut-elle changer?
Changer, c’est passer d’un état à un autre. C’est acquérir ce que l’on ne possède pas encore, ou perdre ce que l’on avait.
Tout changement implique donc :
- une forme de manque ou d’imperfection,
- un passage de la puissance à l’acte (de la possibilité à la réalité),
- et une certaine dépendance envers ce qui actualise ce changement.
Mais un être nécessaire ne peut pas être en puissance :
- Il est pleinement accompli, sans devenir.
- Il ne manque de rien, puisqu’il est cause de tout et ne dépend de rien.
- Il ne dépend pas d’un principe extérieur pour être ce qu’il est.
Ainsi, un être nécessaire est immuable. Il ne change pas, car il est acte pur : il est pleinement, sans devenir ni transformation.
3. La cause première est intelligente #
- L’univers manifeste un ordre profond, des lois constantes, une structure mathématique saisissante.
- Un tel ordre suggère une intelligence organisatrice, comme un plan suppose un architecte.
Objection :
L’ordre pourrait émerger spontanément des lois physiques. Le principe anthropique affirme que nous observons un univers ordonné uniquement parce que seuls des univers ordonnés permettent l’apparition d’observateurs.
Réponse :
Même dans un cadre de multivers, cela n’explique pas pourquoi ces lois sont mathématiquement élégantes, stables et compréhensibles. L’intelligibilité du réel demeure surprenante sans une intelligence à sa source.
4. La cause première est unique #
- Deux causes premières seraient absurdes : il faudrait une cause pour les distinguer, ce qui contredirait leur statut de « première ».
- Il existe donc un seul être nécessaire, unique, infini, intelligent, libre.
Objection :
Pourquoi ne pas envisager deux réalités nécessaires coexistant sans se causer mutuellement ?
Réponse :
Deux réalités distinctes impliqueraient des différences qui nécessitent une explication. Un être vraiment nécessaire ne peut contenir en lui rien de contingent ou dépendant.
✧ Conclusion intermédiaire #
Affirmation 2 :
Cette cause première est un être nécessaire, immuable, intelligent, libre, unique que l’on peut appeler le Dieu des philosophes.
5.Omniprésence, omniscience, omnipotence #
- Omniprésence : Dieu étant hors du temps et de l’espace, il est présent à toute la création.
- Omniscience : S’il est présent partout et à tout moment, il connaît tout de façon immédiate.
- Omnipotence : Il est la source de tout ce qui existe et peut tout ce qui est logiquement possible.
Objection :
Si Dieu sait tout d’avance, peut-il encore être libre ? Peut-il changer d’avis ?
Richard Dawkins ironise :
“Can omniscient God, who knows the future, find the omnipotence to change His future mind?”
Réponse :
Dieu étant hors du temps, il n’a pas un « futur » à changer. Il connaît d’un seul regard ce qu’il a librement voulu.
Par ailleurs, Dieu ne peut pas faire ce qui est logiquement absurde (ex : un cercle carré), mais cela ne limite pas sa toute-puissance.
6. Dieu est-il parfait ? #
Avant de dire que Dieu est parfait, il faut d’abord comprendre ce que signifie “être parfait” en philosophie. Dans la tradition philosophique classique (Platon, Aristote, Thomas d’Aquin), un être est dit parfait lorsqu’il possède pleinement ce qui correspond à sa nature. Cela signifie:
- Qu’il ne manque de rien.
- Qu’il réalise pleinement ce qu’il est censé être.
- Qu’il possède au plus haut degré toutes les qualités positives (appelées aussi “perfections”) : l’existence, l’intelligence, la bonté, la puissance, etc.
Par exemple, un cercle parfait est celui dont tous les points sont exactement à égale distance du centre. De même, un être parfait est celui qui réunit sans défaut toutes les perfections possibles.
Pour affirmer que Dieu est parfait, il faut montrer qu’il possède :
- Toutes les perfections possibles (être, unité, vérité, bonté, puissance, sagesse…).
- Au degré maximal, c’est-à-dire sans limite, sans défaut, sans dépendance.
Pour démontrer ces points, il suffit de partir d’un point fondamental : Dieu est un être nécessaire. Un être nécessaire est un être qui ne peut pas ne pas exister. Il existe par lui-même, sans cause extérieure, sans dépendance, sans limite. Il est immuable, éternel, indépendant. Or, tout ce qui est imparfait est, par définition, limité ou dépendant : il lui manque quelque chose, il peut changer, il peut cesser d’exister. Donc, un être nécessaire ne peut pas être imparfait. En effet:
- S’il lui manquait quelque chose, alors il dépendrait d’autre chose pour être complet, ce qui contredirait la définition même d’un être nécessaire (qui existe par lui-même, sans dépendance).
- S’il ne réalisait pas pleinement ce qu’il est censé être, alors il serait en puissance, c’est-à-dire en attente d’accomplissement. Or, un être nécessaire est acte pur : il est pleinement ce qu’il est, sans devenir, sans changement. Il ne peut donc pas être en puissance, et donc il réalise parfaitement sa nature.
- S’il ne possédait pas au plus haut degré les qualités positives compatibles avec sa nature (comme l’intelligence, la puissance, la bonté, etc.), alors il serait limité dans ces perfections. Mais toute limite implique une imperfection, donc une dépendance ou un manque. Cela est incompatible avec la nécessité absolue de son être.
Par conséquent, un être nécessaire est nécessairement parfait : il est sans défaut, sans manque, sans limite, et possède pleinement toutes les perfections compatibles avec sa nature.
Note :
Le problème du mal est une objection courante à la perfection divine. Il sera traité dans un chapitre ultérieur.
7. Dieu est-il juste ? #
En philosophie classique (notamment chez Platon, Aristote et Thomas d’Aquin), la justice est définie comme: La volonté constante de rendre à chacun ce qui lui est dû.
Autrement dit, un être est juste s’il:
- reconnaît la valeur propre de chaque être,
- agit en conséquence,
- et traite chacun selon ce qu’il mérite ou ce qui lui revient.
Pour qu’un être soit juste, il doit :
- Connaître parfaitement ce qui est dû à chacun -> Dieu est intelligent et omniscient.
- Vouloir le bien de chacun -> Dieu est bon.
- Agir librement selon ce qu’il connaît et veut -> Dieu est non seulement libre et intelligent mais aussi omnipotent.
Dieu est donc juste, car il possède l’intelligence pour connaître ce qui est dû, la volonté pour le vouloir, la liberté pour l’accomplir, et la perfection pour ne jamais faillir.
Objection :
Comment concilier justice divine et souffrances injustes dans le monde ?
Réponse :
La justice divine peut s’exercer à un niveau qui dépasse notre horizon immédiat. Elle inclut ce qui échappe à notre perspective temporelle. Nous approfondirons cette question plus loin.
Conclusion #
De l’affirmation 1 et 2 découle:
Conséquence 1:
Dieu est omnipotent (tout-puissant), omniprésent (présent partout et en tout temps) et omniscient (connaissance infinie).
Conséquence 2:
Dieu est parfait dans le sens qu’il possède toutes les perfections possibles (être, unité, vérité, bonté, puissance, sagesse, etc) et au degré maximal, c’est-à-dire sans limite, sans défaut, sans dépendance.
Conséquence 3:
Dieu est juste : il reconnaît la valeur propre de chaque être, agit en conséquence, et traite chacun selon ce qu’il mérite ou ce qui lui revient.
Ces attributs divins, toutefois, font l’objet de débats philosophiques importants. Mais si Dieu existe réellement et possède de telles perfections, une question décisive s’impose : comment l’être humain peut-il raisonnablement s’approcher de Lui ? Parmi les révélations, traditions et expériences spirituelles revendiquant un accès au divin, lesquelles méritent d’être prises au sérieux ? C’est ce que je vous propose d’explorer dans le chapitre suivant.